Technologie

Florian Forestier : “Sur les écrans, les enfants, comme nous, tendent à oublier où ils sont, ce qu’ils font, ils perdent contact avec leur environnement”

Temps de lecture : 10 min

Florian Forestier : “Sur les écrans, les enfants, comme nous, tendent à oublier où ils sont, ce qu’ils font, ils perdent contact avec leur environnement”

© Alexander Grey/Unsplash

Cet article est réservé aux abonnés.

Dix. C’est le nombre d’écrans qu’il y a en moyenne par foyer en France, selon le rapport sur les enfants et les écrans commandé par l’Élysée, paru en avril 2024. Quel est l’effet de cette prolifération technologique sur notre faculté d’attention et plus largement sur notre rapport au monde ? Les réponses de Florian Forestier, philosophe, écrivain (Un si beau bleu, Belfond, 2024) et co-auteur de l’essai Pour une nouvelle culture de l’attention (Odile Jacob, 2024) consacré aux conséquences des écrans et des réseaux sociaux à l’échelle individuelle, autant qu’au niveau démocratique. 


 

Vous avez coécrit, avec Stefana Broadbent, Mehdi Khamassi et Célia Zolynski, l’essai Pour une nouvelle culture de l’attention (Odile Jacob, 2024) [lire l’article de nos confrères de Philonomist], consacré aux effets délétères des écrans et des réseaux, qui propose également une série de mesures pour y remédier. Au début de cet ouvrage, vous comparez les smartphones à un casino rempli de machines à sous. Pourquoi cette image ?

Florian Forestier : Le casino est un espace immense, dans lequel on perd la notion du temps. On y erre dans une sorte de torpeur. Des signaux lumineux, des sonorités savamment étudiées, sont là pour retenir notre attention, et nous faire rester dans les lieux le plus longtemps possible. C’est ce qu’il se passe avec notre smartphone : nous sommes pris dans un espace qui nous fait perdre contact avec nous-mêmes, notre conscience du temps, de nos intentions, de nos projets, donc aussi avec une grande partie du réel.

 

➤ À lire aussi : Pour réguler le Far West (du marché) de l’attention, sur Philonomist

 

Le rapport sur les écrans paru en avril 2024 – que Célia Zolynski, co-autrice de l’essai mentionné, a contribué à rédiger – se focalise sur le danger spécifique des écrans sur les enfants. Sont-ils concernés par cette image du casino que vous proposez ?

Pour les enfants, l’écran pourrait être un jeu d’arcade ou un grand parc d’attraction. Il faut en tout cas s’imaginer cet univers comme un lieu où les enfants oublient où ils sont, ce qu’ils font, et perdent contact avec leur environnement extérieur. Alors que je vous parle, il me revient une scène très marquante de Pinocchio : les enfants sont invités sur l’Île enchantée, une sorte de parc d’attraction géant ou ils peuvent jouer de l’argent, fumer, boire de l’alcool, tout casser, tout oublier… Et petit à petit, ils se transforment en ânes, c’est d’ailleurs assez terrifiant, d’autant que c’est repris tel quel dans le dessin animé de Walt Disney. Il ne s’agit pas ici de dire que tous les enfants deviennent effectivement bêtes… En tout cas, le genre d’état que suscitent certains écrans ressemble finalement beaucoup à ces expressions de peurs anciennes : on a toujours craint la puissance néfaste qui vient séduire, ravir les enfants via la facilité et le jeu.

“Les écrans nous collent littéralement à la peau”

 

Face aux écrans, sommes-nous en quelques sortes enfermés en nous-mêmes ?

Devant un écran, on peut en effet être pris dans une sorte de bulle. Mais il ne s’agit pas tant d’une expérience d’enfermement que d’une forme de réduction de l’expérience du monde. Quand on reste trop longtemps focalisé sur ce qui est proche – smartphone, ordinateur ou téléviseur –, que toute notre attention est absorbée, nous finissons par nous enfouir dans notre champ sensoriel immédiatement présent ; nous ne nous sentons plus disponibles au (et pour le) monde, l’appréhension que nous en avons est réduite, rétrécie. D’ailleurs, nous développons rapidement des sensations qui ressemblent un peu à un état maladif : malaise, anxiété….

Cet article est réservé aux abonnés