3 questions à François Burgat

François Burgat : "L'analogie entre fascisme et islamisme ne tient pas"

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François Burgat : "L'analogie entre fascisme et islamisme ne tient pas"

3 juillet 2013 au Caire (cc) Muhammad Mansour / Flickr

La justice égyptienne a officiellement interdit, lundi 23 septembre, toutes les « activités » des Frères musulmans et ordonné la confiscation des biens de la confrérie. L'occasion de revenir sur l'origine de ce mouvement, sa nature idéologique et les conséquences de sa répression avec François Burgat, spécialiste de l'Islam.

 

Philosophie magazine. Le mouvement des Frères musulmans a été créé dans l'entre-deux guerres, en pleine période, fasciste et stalinienne, de fantasme d'un «homme nouveau». Qu'est-ce qui relie les Frères musulmans à ce courant ?

François Burgat. La volonté de trouver une analogie entre  fascisme et islamisme est récurrente mais elle ne tient pas. Elle relève  plus à mes yeux du registre de l’anathème que de celui de la démarche  scientifique. Car les contextes historiques sont  beaucoup trop différents, voir antinomiques pour que l’on puisse voir une quelconque analogie. Pour l’essentiel, je dirais que le contexte qui spécifie la poussée de l’islam politique est  la réaction à une  domination coloniale  qui n’a pas vraiment d’équivalent dans le contexte européen.  

 

Peut-on assimiler, aujourd'hui, l'idéologie des Frères à une forme de fascisme ? Si ce n'est pas le cas, est-il plus proche de la « démocratie islamiste » telle qu'elle est incarnée par l'AKP en Turquie ?

François Burgat

est l’auteur de L’Islamisme en face, La Découverte, 1995, rééd. 2007 et  de L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaida, La Découverte, 2005)

J’ai pour ma part décrit le phénomène islamiste comme étant moins le fait de l’émergence d’une idéologie politique que  le produit de la réconciliation de l’entier terroir de production des diverses idéologies politiques avec l’univers symbolique  de la culture musulmane, un temps malmené par la trop bonne santé de l’univers occidental. Cela veut dire que le fait de “parler musulman” ne détermine pas une posture politique précise. Les adeptes du lexique islamique pourront s’en servir pour exprimer des postures  autoritaires politiquement et/ou conservatrices socialement mais tout autant pour faire évoluer la société vers des postures démocratiques et “modernisatrices”. Pour l’essentiel, la ligne qui sépare  les forces autoritaires de celles qui sont capables d’accepter les exigences de la démocratie ne suit en aucune manière la démarcation entre les courants islamistes et les forces politiques dites “laïques”. La contre révolution égyptienne est en train d’en faire une éclatante démonstration. 

  

Peut-on accepter le renversement d'un gouvernement légalement élu, malgré ses faiblesses et ses potentiels dangers ? La place n'est-elle pas maintenant libre pour un déploiement des salafistes et une radicalisation des Frères Musulmans ?

Le fait que ce  gouvernement (dont la majorité des ministres, il est important de le rappeler, n’étaient pas membres des FM) ait été  l’expression de la représentation populaire  faisait de lui  la pierre fondatrice d’une ère nouvelle à l’échelle de la région tout entière : une ère post autoritariste, où les tensions inhérentes à la société peuvent être régulées non plus par la force mais par les transactions pacifiques qu'autorisent les mécanismes institutionnels.  Si le discrédit des Frères musulmans était si avéré que la communication des militaires, flattant la répulsion naturelle d’une écrasante majorité de l’opinion occidentale,  nous a incité à le croire, (avec notamment la légende des 30 millions de manifestants)  il aurait été plus simple d’attendre le  septième scrutin  (les Frères en avaient tout de même remporté six consécutivement) et la transition démocratique serait restée sur ses rails. Nous n’avons pas fini, je le crains, de regretter les multiples conséquences du soutien aveugle de l’Europe au retour à l’autoritarisme.