Entretien
Gaspard Kœnig : “Aujourd’hui, la moindre goutte d’eau contient des microplastiques. Nous assistons à la disparition de la pureté”
Gaspard Koenig. © Martin Roche / Ouest France / Maxppp
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Dans son roman Aqua (Éditions de L’Observatoire), le philosophe Gaspard Kœnig met en scène une élue qui se bat pour préserver le droit de sa commune à gérer sa source. L’occasion de méditer sur les supposés pouvoirs maléfiques de l’eau… et de l’administration centrale. À la veille du second tour des élections municipales, nous l’avons aussi interrogé sur l’état de la démocratie locale.
Votre roman Humus évoquait la terre. Aqua est centré sur l’eau. D’où vous vient cette fascination pour les quatre éléments ?
Gaspard Kœnig : En écrivant Humus, le premier roman de cette tétralogie, je me suis aperçu que je ne connaissais pas les choses les plus élémentaires de mon environnement – la terre, l’eau, l’air… On respire, on boit l’eau du robinet sans se poser de questions. D’où l’idée d’explorer l’actualité scientifique sur les éléments fondamentaux – qui n’ont pas tellement changé depuis les Grecs – et d’en faire le prétexte à une mise en scène de la question écologique et sociale. Avec Humus, c’était l’opposition entre le capitalisme vert et la radicalité politique. Avec Aqua, je soulève la question de la ressource locale et de la démocratie, de l’écologie décentralisée, de l’autogestion. Lorsque j’écrirai sur l’air, je me pencherai probablement sur les discours apocalyptiques…
L’eau, au centre de l’opposition entre local et centralisation
Pourquoi s’intéresser à la gestion de l’eau ?
L’eau, c’est une ressource qui demeure locale. On a l’impression que tout est parfaitement administré, mutualisé, mais en réalité, on boit l’eau qui est tombée pas loin de chez soi. Elle peut avoir mis dix mille ans ou trois mois à venir jusqu’à votre robinet, en fonction des nappes, de la géologie… mais c’est le plus souvent l’eau du coin ! C’est pourquoi l’eau est au centre du conflit qui oppose le local et la centralisation. Il y a par ailleurs une tension entre son aspect mythologique, l’imaginaire incroyablement riche qu’elle évoque, et le caractère ultra-technocratique de sa gestion actuelle par les pouvoirs publics.
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Dans votre roman apparaît un personnage nommé Gaspard, un jeune énarque qui écrit des discours pour le ministre et se désole car celui-ci ne reprend pas ses citations de Gaston Bachelard – une référence que vous ne citez pas dans le roman, mais dont on sent qu’elle vous a marqué, comme ce personnage d’intello déconnecté qui vous ressemble un peu…
C’est vrai : lorsque j’étais jeune, j’ai travaillé comme plume auprès de Christine Lagarde ! J’aime bien me moquer de moi-même, cela me permet de critiquer tout le monde… De fait, je ne cite pas directement Bachelard, mais il est très présent. L’Eau et les Rêves est un texte très beau, mais aussi très politique. Selon Bachelard, c’est l’eau qui nous donne l’idée même de pureté, qu’on applique ensuite au reste (la pureté architecturale, morale… ). Mais aujourd’hui, la moindre goutte d’eau dans le monde contient des PFAS et des microplastiques. Nous assistons donc à la disparition de la pureté. C’est vertigineux. L’eau est le premier élément qui nous rattache à la vie : ce sont les organismes vivants, le grain de la terre, les alvéoles de nos cellules, les méandres des rivières qui la retiennent. Mais aujourd’hui, on a besoin d’un intermédiaire, d’un filtre, d’une usine pour la boire. L’eau est devenue un liquide qui passe dans des tuyaux, qui est pollué, dépollué en permanence. Un récent rapport de l’ONU constate la faillite hydrique de l’humanité : quoi de plus terrifiant ?