Hygiène de la suspicion
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Cet article est issu du numéro 57 de Philosophie magazine « 57 - mars 2012 », en kiosque le 23 février 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Bruno Latour nous dit tout et ne nous cache rien de ce qu’il a pensé du dernier livre de Luc Boltanski. Une enquête rigoureuse sur la paralysie de l’esprit critique, à l’heure où la recherche de la vérité est souvent assimilée aux plus délirantes théories du complot.
Vous vous rappelez peut-être l’énorme slogan qui barrait l’affiche d’un assez mauvais film venu d’Hollywood, Usual Suspects : « Tout le monde est suspect ; tout le monde est à vendre ; rien n’est vrai. » Comment allons-nous faire, nous les personnes ordinaires, pour nous débrouiller dans ce monde d’embrouilles, de manipulations et de faux-semblants ? La solution classique semble frappée au coin du bon sens : nous allons mener des enquêtes pour commencer à y voir un peu plus clair et distinguer le vrai du faux.
Seulement voilà, depuis quelque temps, ces enquêtes risquent de devenir interminables. Pourquoi ? Mais parce que les faits ne parlent jamais d’eux-mêmes et que, si les manipulateurs sont assez habiles, ils vont s’arranger pour planter des indices destinés à nous égarer. C’est évidemment le cas des romans policiers : tout y est fait pour tromper le lecteur qui tente de suivre à la trace le détective (Sherlock Holmes) ou l’enquêteur (Simenon), mais cette trace, brouillée par le démiurge écrivain, il est à peu près sûr de la perdre. C’est le cas aussi des espions, soit des « vrais » espions dont le but est de résister à toute détection, soit des « faux » espions, héros des romans d’espionnage, qui se trouvent toujours aux prises avec des mensonges d’État.
Mais c’est aussi le cas de ceux qui découvrent, à force d’enquêtes, la présence plus ou moins occulte des manipulateurs et des démiurges qui ont voulu sciemment nous tromper. Pourquoi une telle révélation ne parvient-elle jamais à terminer l’enquête ? Mais parce qu’on ne sait plus si ceux qui mettent à jour de telles manipulations ne cèdent pas trop vite à ce qu’on appelle des « théories du complot ». Ces enquêteurs-là ressemblent furieusement à des paranoïaques. Loin de nous éclairer, ne risquent-ils pas d’ajouter encore une couche de plus aux manipulations ?