Dossier / “C’est quoi un bon Français ?”
Identité réfractaire
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Cet article est issu du numéro 156 de Philosophie magazine « C’est quoi un bon Français ? », en kiosque le 13 janvier 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que la question identitaire hante les esprits et monopolise le débat public, peut-on considérer sérieusement les inquiétudes existentielles, politiques et sociales qu’elle soulève sans attiser les peurs ? Reconnaître l’existence d’un certain « esprit français » sans verser dans la réaction nationaliste ? Pari risqué mais philosophique !
Quelle question ! Nous avons hésité avant de la poser telle quelle en Une, malgré l’ironie qu’elle comporte : « C’est quoi un bon français ? » On la pensait remisée aux heures sombres de notre histoire, lorsque le gouvernement de Vichy, après avoir rendu obligatoire la carte nationale d’identité, instaurait les procès en dénaturalisation. Pourtant… voici l’idée ramenée sur le devant de la scène politique avec la campagne pour l’élection présidentielle : il y aurait une identité éternelle de la France, que s’approprieraient de « bons » citoyens… et que menaceraient tous les autres ? « La France n’est plus la France », déplore ainsi Éric Zemmour. Mais de quelle France parle-t-on ? Nous avons voulu passer cette idée au crible, en nous demandant quel vent de panique identitaire souffle sur l’Hexagone.
L’enracinement ou l’arrachement ?
Ce débat sur l’identité française ne date pas d’hier. Depuis les Lumières, deux conceptions s’opposent. La première table sur une idée abstraite, sur l’adhésion à un projet et à des institutions, plutôt qu’à un lieu ou à un passé. C’est, par exemple, le programme d’Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836) lorsqu’il énonce : « Qu’est-ce qu’une nation ? Un corps d’associés vivant sous une loi commune et représentés par la même législature. » Contre cette idée, les anti-Lumières insistent sur les liens qui nous attachent à une terre et à un patrimoine. Joseph de Maistre (1753-1821) écrit ainsi : « J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; […] mais quant à l’homme, je déclare ne jamais l’avoir rencontré de ma vie. » Dans cette opposition entre l’enracinement et l’arrachement, c’est bien la conception politique de l’identité, ni culturelle ni naturaliste, qui a longtemps été préférée en France. Mais cette idée littéralement révolutionnaire est aujourd’hui sous le feu d’une double critique : son universalisme serait trop peu attentif aux différences qui composent la nation ; son abstraction nous couperait de nos racines, au risque de verser dans ce qu’Alain Finkielkraut a pu nommer l’« oïkophobie » ou la « haine de la maison natale ». Dans L’Identité malheureuse (Stock, 2013), il notait que, « au nom de la diversité qu’elle place aussi haut désormais que les trois grands vocables de la devise républicaine », la France « se désencombre de ses morts, elle abandonne son vieux jargon, elle sacrifie sans hésiter le meilleur de son être à la révolution technologique et à la lutte contre les discriminations ». Il regrettait que l’on passe par pertes et profits, au nom du progressisme, une certaine « modalité française de la civilisation européenne », « avec ses platanes et ses marronniers, ses paysages et son histoire, son génie propre et ses emprunts, sa langue, ses œuvres et ses échanges ». Son foie gras, ses Miss France et son Tour de France, dirait Valérie Pécresse.