Papauté
“Il avait le don de l’écoute” : on a interviewé l’ancien professeur de philo de Léon XIV
Le pape Léon XIV rencontre les évêques à la fin de sa première audience générale hebdomadaire sur la place Saint-Pierre au Vatican, le mercredi 21 mai 2025. ©Gregorio Borgia/AP/Sipa
Juste après l’élection de Robert Francis Prevost à la succession du pape François, un enseignant a envoyé un message sur les réseaux sociaux, expliquant qu’il avait eu le futur Léon XIV en cours, il y a fort longtemps. Ni une ni deux, nous avons demandé à John D. Caputo de nous raconter quel élève il était. Témoignage.
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« En 1977, j’ai eu Robert (“Bob”) Prevost dans un cours intitulé “Existentialisme allemand et phénoménologie”. Ce cours était obligatoire pour les séminaristes augustiniens qui passaient leur licence à l’université Villanova, en Pennsylvanie – la principale université des États-Unis dirigée par l’Ordre de Saint-Augustin. Nous y avons lu Kierkegaard, Nietzsche, Husserl et Heidegger. Les séminaristes étaient ainsi préparés à l’étape suivante de leur formation, la théologie, qu’ils étudieraient au séminaire. Ils avaient besoin de solides connaissances en philosophie, non seulement à propos de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin, mais aussi d’une connaissance plus large : l’herméneutique et de la théorie critique contemporaines, tant françaises qu’allemandes.
La théologie catholique contemporaine n’est pas la scolastique, elle n’est pas une affaire de preuves et d’arguments. Il s’agit de sonder les profondeurs de l’expérience humaine, dans une conscience aiguë du monde qui l’entoure et des conditions de cette vie, et pas seulement de l’après-vie. L’herméneutique contemporaine est donc indispensable de ce point de vue. “Bob” a ensuite poursuivi ses études à Chicago, à la Catholic Theological Union [CTU], un séminaire progressiste, encore dans l’effervescence de l’ère post-Vatican II. La classe dont j’avais la responsabilité en 1977 était célèbre pour ses “deux Bob”, tous deux très brillants. L’autre, Robert Dodaro, est devenu un spécialiste d’Augustin internationalement reconnu. Je l’ai réinvité à Villanova en 1997 pour une conférence sur l’auteur des Confessions et Jacques Derrida.
“Un don rare”
J’en savais davantage sur Bob Dodaro que Bob Prevost, qui était plutôt un “écouteur”. Je pense que c’est ce que les cardinaux qui ont voté pour lui ont admiré : sa capacité à diriger en écoutant ce que les autres ont à dire, à faire en sorte que chaque personne présente dans la salle ait le sentiment d’avoir été entendue. C’est un don, et un don rare, dans les hautes sphères du pouvoir où il a voyagé. Il y a eu plusieurs manifestations de femmes à la CTU de Chicago lorsque Bob y était, ainsi que des troubles à Villanova. Il a écouté attentivement ce que les manifestants avaient à dire, sans participer directement aux manifestations. Il a ainsi prouvé son dévouement pour les plus humbles, les pauvres et les exclus du monde – qui occupent une place essentielle dans le Nouveau Testament – par ses actes et non par des paroles.
Léon XIV a montré qu’il était un fervent défenseur des pauvres et des immigrés d’aujourd’hui, ce qui explique qu’il n’ait pas été le candidat préféré des catholiques de droite aux États-Unis. C’est un Américain, mais un Américain cosmopolite, pas un Américain “Maga”, trumpiste. Sa nomination m’a personnellement réjoui – même si j’ai été raillé par certaines personnes en tant que “vieille relique” du pape ! Ce qui, alors que je suis âgé de 84 ans, s’applique à plusieurs niveaux... Il est troublant de penser que le pape de Rome, le successeur de saint Pierre, me connaît et connaît mon nom. »