La lettre du mardi

Incendie à Crans-Montana : soudain, il plut des gouttes de feu...

Temps de lecture : 4 min

Incendie à Crans-Montana : soudain, il plut des gouttes de feu...

Captures d'écran d'une vidéo réalisée à l'intérieur du bar le 4 janvier 2026, à Crans-Montana (Suisse)

« Près d’une semaine après l’incendie dans un bar de Crans-Montana (Suisse) où quarante personnes ont péri, cette nuit d’horreur continue de me hanter. Alors qu’est venu le temps de l’hommage, j’aimerais revenir sur une image, qui a été longuement partagée : celle du plafond en feu, au sous-sol.

Deux images capturées par des smartphones, au moment où l’incendie semble se déclarer, ont été diffusées dans les médias. La première est la photo d’un groupe d’amis qui brandissent des bouteilles de champagne auxquelles sont attachés des feux de Bengale scintillant près du plafond en mousse. Selon des témoignages, c’est ce comportement qui aurait provoqué les premières flammes. L’autre image, capturée quelques instants plus tard sans que l’on dispose de la chronologie exacte, est la vidéo d’un jeune homme qui tente d’éteindre les flammes déjà importantes en frappant le plafond, comme pour étouffer le feu, avec un pull. On voit des jeunes observer et parfois filmer cette scène qui dure quelques secondes. 

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Pourquoi filment-ils ? La question est souvent revenue en plateau et sur les réseaux sociaux. Je me la suis posée aussi, accompagnée d’une réflexion que j’ai, rétrospectivement, honte d’avoir eue : “S’ils n’avaient pas filmé, ils auraient peut-être survécu.” Nous sommes nombreux à s’être dit la même chose, je crois. Lors d’une catastrophe, que ce soit un incendie, un tremblement de terre ou un attentat, les personnes bien installées au chaud sur leur canapé (dont j’étais, en ce début de janvier) jugent les images en spectateurs tout-puissants, comme s’il leur était donné un film à commenter. Devant ces images, au début, je me suis trouvée à la fois horrifiée et presque en colère contre ces adolescents qui ont, de fait, tardé à évacuer. “Mais sortez ! Sortez !!!” criait mon cerveau paniqué.

Face à la catastrophe

Reprocher à une personne de ne pas voir la catastrophe en cours est compréhensible. La tragédie échappe. Une fois que le drame est connu, on tend à en élaborer un récit qui fait de cet événement un moment cohérent, avec son unicité et presque sa logique : on regarde la bougie frôler le plafond et on se dit : “Bien sûr que tout allait cramer.” Cette pensée se justifie, car nous tentons de mettre du sens sur l’impensable, d’organiser le chaos après coup. Sans doute également l’effroi, le petit deuil intérieur que nous devons effectuer à propos de ces inconnus dont la mort nous attriste, génère-t-il des réflexions irrationnelles. Mais cette attitude de suspicion est stupide – en plus d’être irrespectueuse. Pour m’assurer de ma bêtise, j’ai lu quelques travaux universitaires sur les catastrophes et les réponses que notre cerveau y apporte. 

L’un d’entre eux, le plus couramment cité, est “Warnings during disaster: Normalizing communicated risk”, de Dennis S. Mileti et Paul W. O’Brien (lire en ligne). Les auteurs, sociologues à l’université du Colorado, expliquent qu’il existe un “biais de normalité” spécifique aux situations d’urgence. Les individus ont tendance à interpréter les signaux de danger de façon à maintenir une perception qui correspond à leurs habitudes, ce qui retarde la prise de conscience et l’action. Un autre chercheur en psychologie sociale, John Leach, explique dans son livre Survival Psychology que notre cerveau n’est pas conçu pour réagir à la seconde : le cortex préfrontal, qui oriente notamment la réflexion, est d’abord “mis hors jeu”. La catastrophe s’amorce dans “un présent perpétuel” qui peut durer plusieurs minutes : on n’arrive plus à se projeter dans l’avenir ni à se référer au passé. On perd nos moyens, et ces instants perdus sont parfois synonymes de drame humain.

Une nouvelle “normalité” ?

On n’a donc pas attendu les smartphones pour être hébété face au désastre. John Leach cite par exemple l’incendie qui a pris feu à bord d’un avion sur le tarmac de l’aéroport de Manchester, en 1985. Alors même que des signaux d’alerte étaient diffusés par l’équipage, de nombreux passagers sont restés assis au lieu de se diriger vers les issues de secours. Cinquante-cinq personnes ont finalement perdu la vie. Pendant les attentats du 11-Septembre, alors qu’un premier avion s’était écrasé contre une des deux tours du World Trade Center et que l’incendie gagnait le bâtiment, des employés ont pris le temps de répondre à des e-mails et d’éteindre leur ordinateur. Une personne s’est même changée, troquant sa tenue de trader pour ses vêtements de cycliste, comme un jour normal.

Les smartphones font partie de notre nouvelle “normalité”, qu’on le regrette ou non. Quand je repense à ces images, qui me serrent le cœur près d’une semaine après les avoir découvertes, je relis différemment les choses. Je me dis que les jeunes devaient déjà être en train de prendre des photos et de filmer, comme on le fait “normalement” un soir de fête entre amis, où l’on veut conserver des souvenirs et les diffuser en ligne. Et qu’au milieu de l’euphorie générale et de la joie partagée – et a fortiori en l’absence de signal d’alerte –, il était proprement impensable que quelques secondes plus tard, des gouttes de feu tomberaient du ciel et que l’air s’embraserait avec une violence quasi biblique. »