Isabelle Autissier, Jérôme Lèbre. Au fil de l’eau
Jérôme Lèbre et Isabelle Autissier en 2018 © Julien Mignot
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Cet article est issu du numéro 120 de Philosophie magazine « À quelle vitesse voulons-nous vivre ? », en kiosque le 31 mai 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour la navigatrice Isabelle Autissier, première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en compétition, la vitesse n’est pas un but, mais le moyen de développer une forme d’excellence. Le philosophe Jérôme Lèbre cherche, lui, à penser les moments d’immobilité auxquels nous condamne de plus en plus l’accélération contemporaine. Ils se sont retrouvés dans la cour ensoleillée de l’hôtel-restaurant Le Grand Amour, à deux pas de la gare de l’Est, à Paris, pour échanger expériences et réflexions en mer et sur terre.
Isabelle Autissier : En mer, je viens chercher ma forme à moi du bonheur que j’ai eu la chance de découvrir jeune, lorsque mon père m’emmena pour la première fois sur un bateau. Je distinguerai deux dimensions dans cette expérience. D’abord, une appréhension sensuelle de la mer : le bruit, le mouvement, toutes ces choses qui font que j’éprouve du bien-être à me trouver dans cet environnement. Une seconde composante est plus intellectuelle. La navigation est plus qu’un sport. Il faut construire son bateau, définir une stratégie, préparer la route, étudier les cartes, gérer la météo, tout cela nécessite beaucoup de réflexion. Et c’est la combinaison de ces deux registres, sensuel et intellectuel, qui me comble. Pour ce qui est de la question de la vitesse, j’ai pratiqué les deux extrêmes : la course, avec la volonté d’aller le plus vite possible par rapport à mes concurrents ; et, depuis que j’ai abandonné la course, il y a quinze ans, une recherche de lenteur, l’expérience d’un ralentissement au sein de la nature.
Pour moi, le bateau représente à la fois une exaltation de la vitesse et une traversée du temps long. Cependant, ce que je cherche dans la vitesse, c’est l’excellence qu’elle suppose. Pour aller plus vite que les autres, il faut être meilleur marin, meilleur météorologue, meilleure constructrice de bateau, meilleure décideuse, etc. La compétition est un vecteur. On a envie de gagner, mais ce qui compte, c’est le chemin vers cet accomplissement. Et sur ce plan, je dois dire que je me suis vraiment éclatée, dans une expérience qui fut à la fois une connaissance et une expression de moi-même. Quand on est en mer, il faut aller chercher des choses en soi que l’on ne connaît pas. Je ne dirais pas « repousser ses limites », car les limites existent, mais les explorer et tirer le meilleur parti de ce qu’on est, de ce qu’on sait. Et puis, il y a le rêve d’enfance. Ce n’est pas tout de dire : « Quand je serai grande, je serai pompier. » Encore faut-il se donner les moyens de devenir pompier ! Moi, j’ai dit : « Quand je serai grande, je serai marin. » Et je l’ai fait. C’est l’idée d’être responsable de soi-même. La vitesse a été un véhicule, un chemin pour arriver vers tout cela.
Jérôme Lèbre : Permettez-moi de vous dire en préambule que j’éprouve une véritable admiration, une fascination même, pour cette vie qui est la vôtre, une vie choisie au sens fort du terme. Quand on choisit comme moi d’avoir un métier plus « commun », on sait que l’on renonce à l’aventure au sens où vous l’avez vécue. On s’enferme entre les murs d’un bureau ou d’une salle de classe, et on renonce en partie à cette ouverture sur la nature que vous n’avez cessé d’éprouver. Cela dit, l’opposition n’est pas totale. Je n’ai pas d’expérience de la mer pour des raisons géographiques. Mais je connais bien la montagne : ski, deltaplane, parapente. Ces sports de vitesse qu’il m’est arrivé de pratiquer nécessitent eux aussi beaucoup de préparation. Or je vous rejoins sur l’idée que ce que l’on cherche dans l’expérience de la vitesse, ce n’est ni le risque ni le fait de s’agiter dans tous les sens ou d’être au-delà de ses limites. Il s’agit plutôt d’une forme d’entraînement qui nous permet de faire exactement ce que l’on avait prévu de faire, y compris en allant le plus loin possible dans l’imprévisible. Cela exige de la réflexion, de la constance, une forme de stabilité presque méditative, qui, finalement, pourrait nous rapprocher.