(Méta)physique
Aristote : le mouvement dans l’immobilité
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Un groupe de physiciens autrichiens affirme avoir stabilisé une microscopique boule de verre dans un état d’immobilité absolue. Quel crédit faut-il donner à leur propos ? D’un point de vue extérieur, la bille est certainement immobile, reconnaîtrait Aristote. Cependant, cette immobilisation n’entame en rien la mobilité interne de son être, le principe de son propre devenir. Même au repos, la chose reste en mouvement.
« Les choses qui ne sont pas mues ne relèvent plus de la nature »
L'immobilité absolue existe-t-elle ? Il est permis d'en douter, à lire la Physique d'Aristote : « La nature dans son sens primitif et fondamental, c’est l’essence des êtres qui ont, en eux-mêmes et en tant que tels, le principe de leur mouvement. […] Les choses qui ne sont pas mues ne relèvent plus de la nature ». L'absence de mouvement n’est pas, semble-t-il, de ce monde. Encore faut-il comprendre combien la notion aristotélicienne de mouvement est plus riche que la nôtre. Le déplacement spatial d’un corps n’est qu’une des formes de mouvement – la moins significative, parce qu’elle marque un changement superficiel et extérieur de la chose. Il faut élargir le mouvement à l’accroissement de la « quantité », à l’altération de la « qualité », et, enfin à la génération et la corruption de la « substance. » La mobilité est, plus fondamentalement que le simple déplacement, une puissance de changement tendu vers une certaine finalité que les choses possèdent en elles-mêmes.
« Mouvement qui fait être les choses »
Cette mobilité originaire, c’est pour Aristote « la réalisation de ce qui est en puissance » en chaque chose, l’actualisation d’un potentiel qui demande à s’exprimer. Les choses ne sont vraiment ce qu’elles sont qu’en devenant, qu’en se mettant en branle. Elles sont avant tout une energeïa, qui demande à se dépenser – la physique dit-elle autre chose, lorsqu’elle traite les particules élémentaires comme une énergie ? « Vie originelle qui […] crée elle-même sa propre unité et celle de la chose en mouvement », résume Jan Patočka, l’un des meilleurs lecteurs d’Aristote. « Le mouvement est […] ce qui rend l’étant ce qu’il est, […] qui fait être les choses. » Pour Aristote, les « êtres qui ont, en eux-mêmes et en tant que tels, le principe de leur mouvement » ne sont pas seulement les vivants : au rang des entités naturelles (qui s'opposent par exemple au lit façonné par l'intervention volontaire de l'homme), le philosophe mentionne « les animaux ainsi que leurs parties, les plantes, les corps simples comme la terre, le feu, l'air, l'eau ». Chacune de ces entités, organiques comme inorganiques, « possède en elle-même un principe de mouvement et d'arrêt, les unes quant au lieu, d'autres quant à l'augmentation et à la diminution, d'autres quant à l'altération ». Le repos n’est en général qu’un moment de ce mouvement fondamental : la stabilisation éphémère, la réalisation temporaire d’un état qui n’est pas définitif. Serait absolument immobile l'être qui accomplirait enfin pleinement sa finalité. Mais cette réalisation, dans le monde sublunaire chaotique, peut-elle vraiment s'accomplir durablement ? La percuption incessante avec la trajectoire d'autres êtres ne cesse de provoquer des déviations qui remettentent en jeu le mouvement interne. Les mouvements des corps se gênent les uns les autres - choc externe des mobilités internes.