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“J’ai retrouvé ma liberté temporelle quand mon épouse a connu la temporalité réglée de l’institution” : Michel Malherbe face au temps de la dépendance

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“J’ai retrouvé ma liberté temporelle quand mon épouse a connu la temporalité réglée de l’institution” : Michel Malherbe face au temps de la dépendance

Michel Malherbe. ©Didier Goupy/Signatures

Dans notre nouveau numéro, nous avons interrogé six philosophes qui ont tous vécu la contrainte d’un temps qui ne leur appartient plus tout à fait. Parmi eux, Michel Malherbe qui parle ici de sa vie tant auprès que loin de son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer.


« L’un des effets d’une longue vie commune est qu’on finit par partager avec l’autre le temps de la vie ordinaire. Non seulement on fait les mêmes choses ensemble, mais on a appris à faire de concert des choses différentes en même temps. Je pouvais dire à mon épouse : “Pendant que tu vas chez le boucher, je vais chercher le pain chez le boulanger.” Ceci vaut non seulement pour les tâches ménagères mais aussi pour les désirs, les souhaits et les espérances. Cela est possible, parce qu’on a confiance en l’autre. 

“Fautes de temps”

À cause de la maladie d’Alzheimer, j’ai perdu cette confiance en mon épouse. N’étant plus capable de mémoire immédiate, elle était incapable d’honorer un rendez-vous. Faute de conserver le passé immédiat, elle perdait le pouvoir d’anticiper le futur. J’ai dû alors décider seul de l’organisation des jours, et pour elle et pour moi. Mais je me heurtais à des “fautes de temps” de sa part. Elle ne connaissait plus l’heure du coucher. Des choses passées venaient parasiter le temps présent. La pensée d’un de nos enfants habitant au loin lui venant à l’esprit, elle se préparait à l’accueillir. Avant que la maladie ne s’aggrave, elle résistait à ce qu’elle tenait pour un abus d’autorité de ma part. Le conflit était épuisant, d’autant plus que j’ai fini par comprendre que mon propre temps, celui que je vivais, était devenu celui de la maladie.

J’ai fait un accident cardiaque. Le placement de mon épouse en établissement devenait inévitable. J’ai retrouvé ma liberté temporelle, tandis que mon épouse connaissait la temporalité réglée de l’institution. Désormais, nous ne vivrions plus dans le même temps. Je lui rendais visite presque tous les jours, et ma visite se terminait par un lamentable : “il est temps que je te quitte”. Et elle ne pouvait me répondre, même quand elle parlait encore, par un “il est temps pour moi aussi que je te quitte”. Il n’y avait plus de réciprocité possible. C’était une trahison de ma part. À la fin de chaque visite, je l’abandonnais.

“Vivre” et “être conscient”

Certains jours, en rentrant de l’établissement, j’étais vraiment cafardeux. Je me suis souvenu du principe stoïcien : analyse la cause de ta souffrance de manière à la proportionner. J’ai ainsi commencé à décrire ces moments de vie et de mort à l’intérieur de l’établissement, à prêter une attention assidue au comportement de mon épouse, à l’évolution de sa vie. Cette maladie pose de redoutables questions à propos de la conscience et de l’identité du sujet. Elle rend sensible à la différence entre “vivre” et “être conscient”. La philosophie autorise à poser ces questions, même si elle se retrouve souvent dans l’embarras. La temporalité lente de la maladie conduit à la destruction progressive mais inexorable de la personnalité de l’autre. Mon épouse basculait dans “l’absence”. On me disait : “Elle est absente, mais vous, vous êtes, ici, en cet instant bien présent auprès d’elle.” À quoi je répondais : “La présence est une relation. Comment puis-je lui être présent si elle est absente ?”

Peu de jours avant sa mort, après qu’elle a passé sept ans dans cet établissement, on m’a dit : “Elle est très faible, elle souffre trop de ses fausses routes à répétition. Ou bien l’on cesse de l’hydrater et de l’alimenter, tout en lui administrant un sédatif pour alléger ses souffrances ; ou bien on l’hydrate et on l’alimente de manière artificielle. À vous de décider.” Il me revenait de décider si sa mort serait prochaine ou plus lointaine. On me rendait responsable du temps de sa vie. Singulière manière de mettre fin à soixante ans de vie commune. Il m’a paru bon de choisir d’abréger ses souffrances. J’étais auprès d’elle tandis qu’elle agonisait. Je me disais : “Du moins, je suis là. Je peux vivre avec elle les derniers moments de sa vie.” Ayant les poumons obstrués, elle râlait. À un moment donné, de l’eau lui est venue dans la bouche. J’ai donné mon attention à cet étrange phénomène, sans comprendre qu’elle venait de mourir. Hélas ! je n’avais pas su être auprès d’elle en cet ultime instant de sa vie. »

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