Jean-Pierre Vernant. Le courage incarné

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Jean-Pierre Vernant. Le courage incarné

© Emmanuel Polanco pour PM

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Cet article est issu du numéro 11 de Philosophie magazine « 11 - été 2007 », en kiosque le 05 juillet 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’historien Paul Veyne évoque Jean-Pierre Vernant, rencontré au Collège de France. Hommage au spécialiste de la Grèce antique, disparu le 9 janvier 2007, auquel nous consacrons un dossier spécial.

 

C’est Vernant, le grand helléniste de sa génération, et non un autre que lui. Son ouverture d’esprit, son exceptionnelle intelligence lui ont permis de révolutionner la discipline. Vernant est venu à la Grèce par amour, par curiosité. Sa formation philosophique, sa connaissance du marxisme et son adhésion (critique) au parti communiste ont fait qu’il abordait l’histoire en ayant en tête des idées générales, des idées de méthode, des instruments intellectuels infiniment plus puissants que ceux d’un simple helléniste. Il m’a conforté dans l’idée que la force d’analyse était la chose essentielle. Vernant, profondément, est pour moi un anthropologue de formation philosophique. En tant qu’historien, un abîme me sépare de lui, sachant que la coupure se passe moins entre la Grèce et Rome qu’entre nos deux périodes de recherche : la grande, légendaire, civilisation grecque et l’impérialisme romain, qui, à partir de 300 avant notre ère, commence à tout absorber. Philosophe de métier nourri de la pensée d’Ignace Meyerson, le fondateur de la psychologie historique, Jean-Pierre Vernant formait des hellénistes alors que je vivais, pour ma part, dans le monde de l’École de Rome, une autre sphère intellectuelle. Non pas contradictoire mais différente – je n’ai, par exemple, jamais lu Meyerson… Un autre abîme nous séparait, générationnel -celui-ci : en 1944, j’avais 14 ans ; lui 30. Je ne cesse de me demander si j’aurais eu, comme lui, le courage de résister… Pour moi, Vernant était intellectuellement et humainement un aîné et, surtout, il était un héros, un grand chef de la Résistance. Le courage incarné. Il y a un passage dans son dernier livre qui me fait froid dans le dos. Il y explique que jusqu’à la Libération, entre janvier et août 1944, à tout moment, il vivait la peur nouée au ventre, craignait une arrestation imminente. À cette époque, la Gestapo arrêtait les gens sur qui elle voyait une mine angoissée, qui suffisait à les dénoncer comme résistants. Voilà ce qu’il a vécu et supporté. Chacun sait que le courage ne consiste pas du tout à ne pas avoir peur – tous ceux qui se battent ont peur –, mais à faire ce que l’on fait malgré la peur. Il m’est arrivé souvent de lui poser des questions sur la Résistance : il m’a confié que ce qui dominait, vu la solidarité avec les camarades, c’était moins la terreur de la torture que la terreur d’y céder, de parler. Oui, c’était un héros. »

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