Ma préférence à moi #7

Jeanne Moreau, une brèche dans l’univers

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Jeanne Moreau en 2012 (cc) Jacque Fresco / Wikimedia Commons

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Cet article est issu du numéro 40 de Philosophie magazine « 40 - juin 2010 », en kiosque le 27 mai 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

[Actualisation : la comédienne est décédée le 31 juillet 2017, à l’âge de 89 ans] Qui trouvez-vous très beau ? Sept auteurs – philosophes, sociologues, psychanalystes, romanciers, historiens ou ethnologues – nous répondent. Et révèlent, en creux, le point tendre de leur recherche intellectuelle.

 

Pourquoi Jeanne Moreau ? Parce que c’est une femme libre, non conforme, intelligente et rayonnante qui transcende le temps. Car la beauté n’est pas le privilège de la jeunesse, elle est sans âge : elle n’est pas seulement une qualité de peau, elle ne se satisfait pas seulement du corps, ni même du visage. Ce sentiment de sacré qui vous envahit en la voyant sur l’écran ou en l’entendant à la radio, avec cette voix, grave et charnelle, qui vous arrête comme si elle vous parlait à vous parce qu’elle est la voix à la fois de l’amante et de la mère. Une comédienne est sans âge : toujours on voit en elle la multitude des personnages qu’elle a été ou qu’elle aurait pu être. Je vois Jeanne Moreau en noir et blanc, dans Jules et Jim, si rieuse ; dans Eva, si profonde ; dans Les Liaisons dangereuses, en mangeuse d’hommes, manipulatrice. Jeanne Moreau, c’est pour moi la plénitude du rapport au monde, la grâce inhérente à une singulière qualité de présence, sans distance à soi. Sa beauté, c’est cette évidence d’avoir été là depuis toujours, cette manière jubilatoire d’exister, d’affirmer sa liberté et d’assumer sa différence. Et pourtant, il y a chez elle beaucoup de pudeur. Elle ne se donne pas d’emblée. C’est que la beauté est mystère, au sens étymologique de ce terme, c’est-à-dire secret partagé, émanation intime qui modifie le regard des autres sur soi. Elle saisit celui qui en est témoin, incapable pourtant d’en expliquer la teneur. Sa beauté est rayonnement, car elle est diffuse, insaisissable. Elle nous rappelle à l’infinie précarité de l’existence, elle est comme une brèche qui nous renvoie à notre dérision et au fait que pourtant nous avons le privilège d’exister. Elle lève un coin du voile d’un univers possible. Le sentiment de la beauté est un jaillissement de sacré au cœur de la vie quotidienne, une aura de sens dégagée par une présence. La beauté n’est pas une addition de qualités, mais une conjugaison insaisissable, une alchimie improbable. Chez Jeanne Moreau, il y a cette singularité d’une beauté qui tranche avec les standards d’hier et d’aujourd’hui, dont on se lasse. Sa beauté n’est pas emprisonnée dans le provisoire d’un âge, elle est dans le fait d’assumer son personnage et son étonnement d’exister.

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