La corruption du meilleur engendre le pire

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Cet article est issu du numéro 88 de Philosophie magazine « Où avez-vous la tête ? », en kiosque le 26 mars 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ivan Illich fut prêtre, mais c’est sans moralisme qu’il critique le dévoiement de la raison. Peut-être est-ce d’ailleurs un legs de sa « première vie » s’il reste l’un des critiques les plus pertinents des maux de la modernité.

La première fois que je vis le profil d’oiseau de proie d’Ivan Illich, ce fut sur un écran de télévision. Nous étions au début des années 1970 et Jean-Marie Domenach, alors directeur d’Esprit, l’interviewait sur les thèses iconoclastes qu’il venait de publier dans son livre Une société sans école. Domenach savait qu’Illich avait été prêtre avant d’accéder à la dignité de monsignore en tant que vice-recteur de l’université catholique de Porto Rico. Il savait aussi qu’Illich avait dû rendre des comptes à l’Église sur ses idées lors d’un procès inquisitorial qui avait abouti à ce qu’il renonce à la prêtrise. À la fin de l’entretien, donc, Domenach demande à son interlocuteur : « Et l’Église, Ivan, l’Église dans tout ça ? » Je n’oublierai jamais la réponse sèche que lui fit Illich avec son fort accent viennois : « L’Église, Jean-Marie, c’est une putain. Mais c’est aussi ma mère. »

La critique illichienne de la contre-productivité des grandes institutions de la société industrielle a sa source dans ce rapport tourmenté de son auteur à ce qui fut son alma mater. L’école, la médecine, le système des transports, les technologies de l’information et de la communication, celles qui visent à produire suffisamment d’énergie pour assurer « la paix, la santé et la prospérité dans le monde » (but proclamé de l’Agence internationale de l’énergie atomique à Vienne), sont autant de cléricatures qui prétendent faire le bien et engendrent le mal.

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