Crise humanitaire/Yémen
La guerre honteuse
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Cet article est issu du numéro 125 de Philosophie magazine « Et vous, comment faites-vous la fête ? », en kiosque le 28 novembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
D’après l’ONU, le Yémen connaît aujourd’hui « la pire crise humanitaire au monde ». Or elle ne date pas d’hier… Ce silence radio pourrait s’expliquer par le concept de « déréalisation » forgé par Judith Butler, qui en vient à interroger qui sont les « bons » morts, et donc quelle est la bonne guerre.
Conséquence du conflit qui ravage le Yémen depuis 2015, les Nations unies estiment que 21 millions de personnes (sur une population totale d’environ 28 millions) ont aujourd’hui un besoin urgent d’aide humanitaire. 7 millions seraient au bord de la famine, et plus de 1 million seraient malades du choléra. De son côté, l’Unicef estime qu’un enfant meurt toutes les dix minutes de maladie. Des chiffres alarmants, terrifiants. Pourtant, jusqu’à la publication par le New York Times, fin octobre, d’un long reportage sur le conflit assorti de la photographie, en une, d’une fillette squelettique mourant de faim, on ne parlait pas du Yémen. Comment le comprendre ?
Deux difficultés reviennent souvent dans la bouche des grands reporters et des politologues spécialistes de la région : les enjeux de la guerre au Yémen ne sont pas évidents à expliquer, et il est difficile de pénétrer dans le pays pour en rapporter des informations et des images. Laurent Bonnefoy, chercheur au CNRS, fait notamment état, dans Le Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre (Fayard, 2017), de la « technicité » du conflit qui oppose les rebelles houthistes chiites du nord, soutenus à la marge par l’Iran, et le régime yéménite appuyé par une coalition sunnite emmenée par l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient, évoque, elle, début novembre sur France 24 un véritable « trou noir de l’information », conséquence directe du blocus aérien et maritime imposé par l’Arabie Saoudite et ses alliés sur place, qui explique en très grande partie l’extrême précarité qui frappe les civils. La gêne face au fait que la France vend des armes à l’Arabie Saoudite constitue peut-être d’ailleurs une autre raison de notre ignorance semi-volontaire du conflit, ajoutent les chercheurs.