Un grand concept expliqué
La “loi des trois états” chez Auguste Comte, c’est quoi ?
Auguste Comte, en 1851 par le graveur néerlandais Johan Hendrick Hoffmeister. © Domaine public
Le XIXe siècle est une période de progrès considérables. Méditant sur ces accomplissements, le philosophe Auguste Comte soutient que l’esprit humain passe nécessairement par trois états intellectuels : théologique, métaphysique et positif, c’est-à-dire scientifique. Mais sur quoi se fonde cette affirmation ? Réponse de Nicolas Tenaillon.
C’est dans la première leçon de son Cours de philosophie positive dispensé de 1830 à 1842 qu’Auguste Comte énonce pour la première fois la loi des trois états : « Chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états théoriques différents : l’état théologique, l’état métaphysique et l’état positif. »
Une analyse du progrès humain
Cette loi trouve son origine dans les travaux de Saint-Simon, dont Auguste Comte fut l’assistant entre 1816 et 1823. Il succédait alors à son premier secrétaire : Augustin Thierry, historien que plébiscita Michelet et qui suggéra à Saint-Simon d’étudier le passage de la pensée de l’âge féodal à l’âge industriel. Comte affina cette recherche en intercalant entre les deux âges celui de la métaphysique. C’est que, génie précoce (il entre à Polytechnique à seulement 16 ans !), doté d’une mémoire exceptionnelle, Auguste Comte est un penseur du détail, de l’exigence de rigueur qui applique en tout objet d’étude la même discipline intellectuelle que dans les sciences exactes.
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La loi des trois états n’est donc pas un découpage grossier de l’évolution de la pensée humaine. Elle se veut l’énonciation la plus claire et la plus dense possible de ce que révèle l’analyse serrée du progrès humain, compris comme l’objet d’une « physique sociale ». Car si Auguste Comte est un brillant scientifique, il se soucie aussi d’être – fidèle en cela aux travaux de Condorcet sur l’instruction publique – un excellent pédagogue.
Mais que nous enseigne la loi des trois états ?
D’abord que l’esprit humain s’éveille et progresse de manière linéaire et irréversible comme le sont les âges de l’individu :
- Il connaît initialement un « état théologique » où les relations sociales sont déterminées par la croyance au surnaturel. Cet état, qui correspond à l’enfance de l’esprit, est dominé par l’imagination (qui fait croire, par exemple, que la foudre vient de Zeus) et obéit lui-même à une évolution interne, la croyance passant du fétichisme (ou animisme) au polythéisme, puis au monothéisme.
- L’esprit passe ensuite par un état intermédiaire qui correspond à son adolescence : « l’état métaphysique », lequel s’affranchit des causes surnaturelles pour les remplacer par des entités abstraites comme la substance ou la nature. Cet état est essentiellement critique : il dissout les croyances anciennes mais a pour défaut de s’appuyer sur des principes généraux invérifiables.
- Et c’est pourquoi cette étape de l’évolution de la pensée est désormais dépassée par « l’état positif », où renonçant à chercher les causes ultimes ou l’essence des choses, l’esprit, parvenu à sa virilité, s’en tient à expliquer les lois des phénomènes à partir des réalités observables. Cet état est dit positif parce que comme l’explique Comte dans les paragraphes 30 à 33 de son Discours sur l’esprit positif, il se veut réel (et non pas chimérique), utile (et non pas oiseux), certain (et non pas indécis), précis (et non pas vague), mais surtout capable d’organiser le futur. Positif signifie donc constructif et non pas seulement négatif à l’égard de l’état précédent, comme l’est l’état métaphysique à l’égard de l’état théologique.
Une perfectibilité continue… mais pas infinie
Autre enseignement : la loi des trois états affirme que l’esprit humain évolue de manière continue pour atteindre un stade définitif. C’est sur ce point que Comte se démarque des théories du progrès mises en avant par la philosophie des Lumières férue de ruptures qui déprécient le passé. Pour lui, au contraire, la pensée scientifique est l’héritière des croyances et philosophies qui l’ont précédée : « Il importe beaucoup de rattacher indissolublement l’état présent de l’esprit humain à l’ensemble de ses états antérieurs » (Discours sur l’esprit positif § 7).
“L’état positif est l’état définitif de l’intelligence humaine”
En revanche, Comte est persuadé que si la science ne cessera de progresser dans l’étude des faits, la perfectibilité de l’esprit humain n’est pas infinie comme le croit par exemple Condorcet. « L’état positif est l’état définitif de l’intelligence humaine », lit-on dans la première leçon du Cours de philosophie positive. Autrement dit, il n’y a pas de quatrième état possible pour Comte parce que l’état positif correspond au fonctionnement normal de l’esprit humain. Renonçant à spéculer sur le pourquoi des choses, l’intelligence comprend qu’il n’y a de progrès scientifique que là où elle s’attache à expliquer comment les choses arrivent.
Une organisation rationnelle de la société
Enfin, la loi des trois états enseigne que l’état positif est un gage d’ordre et de stabilité sociale. En effet, les sciences accédant à l’état positif les unes après les autres, on peut selon leur degré d’avancement procéder à leur classification. On aura dans l’ordre : les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie et, enfin, la sociologie (terme inventé par Auguste Comte en 1839). Cet ordre va des sciences dont l’objet est le plus général à celles où il l’est le moins.
Or si la sociologie est la dernière-née des sciences, elle n’en est pas moins la plus importante. À l’âge positiviste doit en effet correspondre une politique fondée sur une organisation rationnelle de la société. C’est pourquoi, paradoxalement, Comte associe l’ordre, réputé immobile, et le progrès (ce qui inspirera les Brésiliens qui ont mis sur leur drapeau la devise comtienne : « ordre et progrès »), l’ordre étant pensé comme « la condition permanente du progrès tandis que le progrès constitue le but de l’ordre » (Système de politique positive, tome 1, 1851).
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Ainsi, pour Comte, la loi des trois états n’est-elle pas seulement descriptive mais se veut prophétique dans la mesure où elle soutient que la sociologie, ultime science de l’état positif, permettra de substituer à l’agitation politique qui fut fatale à la Révolution française la prévision rationnelle sans laquelle l’humanité ne peut espérer connaître la paix. Conviction qu’annonçait la célèbre formule du Discours sur l’esprit positif, tout aussi dense que la loi des trois états : « Science, d’où prévoyance ; prévoyance, d’où action. »
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