La lettre du mardi
À la recherche de la Sophia perdue
© Ugurhan/iStockphoto
« Samedi dernier, j’ai visité la basilique Sainte-Sophie, c’est-à-dire la mosquée d’Ayasofya, à Istanbul. Je veux dire Byzance. Ou plutôt Constantinople... Les lieux de culte sont compliqués à visiter, car on y mêle ses attentes esthétiques, ses éventuelles croyances et ses préjugés. Certains y prient. D’autres prennent des photos et des selfies. Mais à Sainte-Sophie plus qu’ailleurs, on peut se retrouver rapidement au bord de la crise de nerfs. Quand on pense que sophia veut dire “sagesse”…
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Après m’être trompé plusieurs fois de file d’attente, m’être rendu compte que j’avais acheté les mauvais billets, hésité à me déclarer musulman pour entrer plus vite, je me suis retrouvé, déjà passablement énervé, dans cette basilique que j’avais visitée il y a longtemps. À l’époque, c’était un musée (et ce depuis 1934, au nom de la politique laïque d’Atatürk). Mais Erdogan l’a rendue au culte musulman en 2020, pour plaire aux plus religieux et à l’extrême droite de son électorat. Un geste typique des dirigeants identitaires – comme Poutine qui, en 2023, a restitué une célèbre icône, conservée dans un musée, à l’Église orthodoxe.
Il faut dire que l’histoire de Sainte-Sophie est pour le moins tourmentée. La plus grande église du monde jusqu’à l’édification de Saint-Pierre de Rome a été victime, avec ses mosaïques, du mouvement iconoclaste – interne à l’histoire byzantine et opposé aux représentations religieuses –, puis d’une mise à sac par les Croisés venus de Venise en 1204, avant sa transformation en mosquée en 1453. Je ne parle même pas des séismes. Comme si les lieux de prière et de recueillement étaient voués, plus que les autres, à devenir les centres des plus vives tensions.
Je me suis donc retrouvé au premier étage, dans la galerie qui domine la nef. Vue d’en haut, celle-ci, d’un sombre teint doré, rythmée de colonnes de porphyre et de marbre verdâtre, recouverte de plaques de pierre rare, ornée de médaillons portant des versets du Coran, m’a plongé dans une atmosphère archaïque. À la fois église et mosquée, cet espace m’a tellement égaré que je me suis cru en même temps dans le Temple de Salomon, la basilique Saint-Marc de Venise – et même dans un sanctuaire hindou. Mais le syncrétisme a ses limites. Lorsque j’ai voulu descendre dans la nef, les gardiens m’ont poliment expliqué que c’était l’heure de la prière musulmane. J’ai dû me contenter de jeter un œil sur les mosaïques de l’abside, voilées aux regards des fidèles (d’en bas) mais visibles de côté. J’ai bien tenté de revenir deux heures plus tard, une fois la prière terminée, mais on m’a de nouveau refoulé. J’étais furax, contre cet islamo-conservateur d’Erdogan, contre les incessants conflits religieux, contre moi-même qui me gâchais une visite tant attendue.
Alors j’ai pensé à cette Sophia à laquelle le lieu est dédié. Il ne s’agit pas d’une sainte, d’une personne en particulier, mais de la “sagesse de Dieu”. Ce concept théologique est obscur. Les chrétiens orientaux l’identifient dans le livre biblique des Proverbes de Salomon. Il semble désigner une sagesse préexistant à la création de l’Univers, un souffle de puissance divine. Féminine, la Sophia n’est pas Dieu le père, ni l’Esprit saint, ni évidemment Marie, mais une instance articulant la divinité, parfaite pour les croyants, et la création, qui ne l’est vraiment pas. Les spéculations sur la Sophia, matinées de gnosticisme et de Kabbale, ont passionné des métaphysiciens russes du XIXe siècle. À la suite de Vladimir Soloviev, tout un courant, dit sophiologique, a essaimé, dans une perspective de métaphysique religieuse. Pour le philosophe et théologien Serge Boulgakov (1871-1944), la Sophia désigne, dans La Lumière sans déclin (éditions L’Âge d’Homme), la “frontière entre Dieu et le monde”, le principe féminin ayant donné naissance à tout ce qui existe. Volontiers romantiques, les sophiologues ont consacré des poèmes mystiques à cette “Éternelle Féminité”, cette “âme du monde” offrant une dimension esthétique à une philo-sophia d’un genre nouveau.
En suivant la file des touristes du premier étage de Sainte-Sophie, je me suis rappelé que pour Serge Boulgakov, “la manifestation de la Sophie est la beauté”. Alors, en embrassant d'un même regard les mosaïques représentant le Christ, Marie, les séduisantes impératrices byzantines et les magnifiques calligraphies arabes, je me suis dit que cet endroit polémogène pouvait être aussi un lieu de contemplation. Enfin, on peut l’espérer. »