La société qui fait mal aux lents
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Cet article est issu du numéro 120 de Philosophie magazine « À quelle vitesse voulons-nous vivre ? », en kiosque le 31 mai 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ils ne peuvent pas ou ne veulent pas aller plus vite. Comment font-ils face à la dictature de la vitesse ? La subissent-ils ? Ou font-ils un pas de côté au risque d’être vus comme des losers ? Enquête auprès de ceux qui vivent à contretemps.
C’est une rumeur presque imperceptible, qui court aux confins du Web, sur des forums peu fréquentés. Ceux qui la nourrissent se cachent derrière des pseudonymes. Leur plainte s’efforce de rester discrète. « On m’a toujours dit que j’étais molle. Dans mon adolescence, au collège, on m’appelait “deux de tens’”. » Ou, ailleurs : « J’essaie d’être dynamique, mais je n’y arrive pas. » Ou encore : « Manutentionnaire en intérim, je suis la moins rapide malgré mes efforts… J’essaie de me presser et je me mets dans un stress hallucinant. » Serait-il possible qu’il y ait, dans le système scolaire, dans le monde professionnel, une souffrance intense mais ostracisée, celle des hommes et des femmes qui ne parviennent pas à respecter les cadences ?
Thomas, cadre dans la maintenance industrielle, a accepté de se confier : « Ce problème de lenteur, c’est l’histoire de ma vie. J’ai toujours eu l’impression de bien comprendre ce qu’on m’expliquait en cours. Mais, dans ma scolarité, je n’ai jamais terminé un devoir sur table. Jamais. Au bac, je n’ai rendu que des copies inachevées. Je l’ai eu, mais j’étais pénalisé car je n’étais pas noté sur le même nombre de points que les autres. Les classes prépa n’étaient pas envisageables pour moi, j’ai failli perdre toute estime de moi-même et ne me suis épanoui qu’une fois en apprentissage… » Mais d’où venait cette différence d’avec les autres enfants ? « Je crois que je ne suis jamais parvenu à acquérir des automatismes. Je n’aborde pas les exercices comme les autres, je ne vais pas droit à la solution. Je prends le temps d’interpréter tous les messages faibles d’un exposé. Dans le cadre scolaire, cette méthode est désastreuse. Mais professionnellement, elle m’a plutôt réussi. Je dirige aujourd’hui une organisation d’une centaine de personnes et continue d’avoir cet angle de vision très large. Je suis moins rapide que d’autres, j’en ai conscience. Mais je fais attention à enregistrer les signaux faibles, à écouter mes équipes et mes clients, du coup je suis plus empathique que ceux qui ne visent qu’à l’efficacité et j’anticipe souvent mieux les difficultés. » Thomas marque une pause, après quoi il brosse un parallèle assez inattendu. « J’ai beaucoup pratiqué l’escalade, et je suis mauvais pour les parois artificielles. Quand vous faites de l’escalade en salle, les voies sont balisées avec des prises bien identifiées. Dans ce cadre, je suis clairement moins performant que les autres. Mais je suis très bon en parois naturelles, quand il faut aller chercher des prises cachées. Vous voyez, mon champ de vision trop large tantôt me freine et tantôt m’aide. » La vie professionnelle, le monde réel : ce seraient des parois naturelles.