La Tempête

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La Tempête

© Julien Grataloup pour PM

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Cet article est issu du numéro 14 de Philosophie magazine « 14 - novembre 2007 », en kiosque le 25 octobre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Une nouvelle inédite de Geneviève Brisac

Je suis montée dans un autobus au hasard. Le ciel était devenu noir, et la tête me tournait. J’avais les yeux pleins de larmes, à cause du vent. Nous avons longé les quais. La Seine mugissait, un dragon me suis-je dit. Son dos vert et violet, ses contorsions, un dragon en train d’ameuter les ténèbres. Il était à peine quatre heures de l’après-midi, et c’était la nuit ; des rafales de gouttelettes bouillantes ont giclé et trempé mon livre, un homme s’est levé et a claqué la petite fenêtre du bus. Il m’a souri. J’ai balbutié un merci confus, un je vais à l’hôpital inapproprié. Tous les clapets se sont rabattus en même temps. Tiens, nous sommes dans une boîte roulante, me suis-je dit. Le monde ressemble si souvent à une fête foraine, grinçante et de mauvais goût. Nous sommes dans le train fantôme, ai-je songé, et j’ai imaginé les ailes d’un vampire effleurant la vitre aveugle. Un squelette de géant nous barrait la route. Notre boîte à roulettes lumineuse était mitraillée par des grêlons énormes. Un radeau moderne dans la ville zébrée d’éclairs. Indifférents, deux garçons roux endormis par l’orage ronflaient avec, sur le visage, des expressions niaises. Le tonnerre a redoublé comme un avertissement.

Les pivoines roses que tenait une femme aux cheveux noirs juste à côté de moi ont courbé leur tête, comme asphyxiées par la violence de l’orage. Leur merveilleuse odeur s’est répandue autour de moi, et j’ai pensé que les pivoines avaient une âme et que celle-ci s’envolait dans ce sillage délicieux.

Nos âmes, malodorantes en général.

J’ai regardé le numéro de l’autobus. 89. Et j’ai tressailli. L’âge de mon père, l’âge de papa, ai-je murmuré. Je ne sais jamais, dans mes pensées, comment nommer les personnes qui me sont le plus proches. Chéri. Doudou. Ou simplement François. Minouche, ma douce ou plutôt Marguerite. Avoir de la tenue quand on songe aux siens, oui, j’y pense comme à un élément notable de respect de soi et des autres. Éviter le ramollissement sémantique, les mots gnan-gnan qui habillent nos pensées mièvres. Et l’inverse aussi bien. 

L’autobus 89 a fait une embardée pour éviter un chien énorme, dérivant sur la chaussée transformée en torrent. J’ai capté au passage son regard, et j’ai tourné la tête. Gênée.

Je luttais contre les tentations superstitieuses. Si je suis montée dans cet autobus aux armes rouillées de mon père, 89 ans, – il aura 89 ans dimanche –, c’est qu’il vivra. Si ses portes se sont ouvertes pour moi au moment où la tempête s’abattait sur la ville, c’est que Dieu pardonne mes manquements dont je ne veux même pas parler, auxquels je ne veux même pas penser. (Mes manquements épouvantables, cette dureté de cœur, cette dureté d’oreille, comment ai-je pu ne pas entendre son message, la nuit passée.)

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