Un grand concept expliqué

La “vision en Dieu ” chez Malebranche, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

La “vision en Dieu ” chez Malebranche, c’est quoi ?

Nicolas Malebranche (1638-1715), prêtre de l’Oratoire de l’Académie royale des sciences. © Domaine public

Considéré comme l’un des meilleurs métaphysiciens du XVIIe siècle, le prêtre oratorien Nicolas Malebranche était un fervent adepte de la philosophie cartésienne. Mais comment concilier le rationalisme de Descartes avec la foi catholique ? À cette question, il répond par un concept étonnant : la « vision en Dieu ». Explications avec le professeur de philosophie Nicolas Tenaillon.


➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour sur philomag.com, avoir un accès illimité au mensuel et soutenir une rédaction 100% indépendante, abonnez-vous ! Retrouvez toutes nos offres ici.

Pour comprendre la démarche de Malebranche, il faut d’abord revenir à Descartes. Dans son Discours de la méthode (1637), ce dernier établit des règles pour faire progresser le savoir. La première d’entre elles consiste à partir d’une « évidence », car il y a en nous des idées vraies, inscrites de manière innée dans notre âme, en dehors de toute expérience. Ces idées permettent de former des conceptions claires et distinctes, propres d’un esprit attentif. Ce sont des « semences de vérité » que Dieu a mises en nous. Pour Descartes, le bon usage de la raison suffit à les faire apparaître à notre esprit.

Une origine divine de la raison ?

Malebranche, lui, s’oppose à cette théorie dite de l’« innéisme », qui tend à marginaliser Dieu dans l’exercice de l’intelligence humaine. Pour l’auteur des Méditations chrétiennes (titre éloquent !), notre esprit ne peut produire par lui-même les idées claires et distinctes : il ne peut que les contempler en Dieu. C’est que, créature finie, l’humain ne peut être le site où chercher l’universel. S’il est bien un animal rationnel, c’est seulement en tant qu’il participe à la raison et non pas en tant qu’il la possède. « Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps », écrit Malebranche dans De la recherche de la vérité (1674). Les idées qui nous éclairent ne peuvent se trouver qu’en Dieu car « il n’y a que l’être universel et infini qui renferme en soi-même une raison universelle et infinie ». La raison a beau être universelle, cette universalité ne se situe pas au niveau de l’espèce humaine. 

 

“Toute connaissance, toute action, n’est pour Malebranche qu’un effet dont Dieu est la cause véritable”

La vision en Dieu s’inscrit dans une théorie plus vaste qui caractérise la philosophie de Malebranche : l’« occasionalisme ». Toute connaissance, toute action, n’est pour lui qu’un effet dont Dieu est la cause véritable, car lui seul a le pouvoir d’exister et d’agir par lui-même. Aussi les causes dites naturelles ne sont-elles que des causes occasionnelles. Quand je lève mon bras, c’est Dieu qui fait que mon bras se lève à l’occasion de la volonté de l’âme. De même, lorsque j’apprends que deux et deux font quatre, c’est encore Dieu qui me fait voir à l’occasion de ma volonté de savoir cette vérité mathématique. On notera que l’action de Dieu étant parfaitement rationnelle, elle est d’une régularité implacable. La vision en Dieu révèle ainsi que Dieu lui-même ne déroge pas aux lois universelles qui président tant à la connaissance du réel qu’à sa création.

Dieu, médiateur entre le corps et l’âme ?

La « vision en Dieu » a, pour Malebranche, un triple avantage : 

  • D’un point de vue théologique, elle permet de redonner à Dieu une place centrale dans l’exercice de notre faculté de connaître.
  • D’un point de vue moral, elle oblige l’être humain à se reconnaître humblement comme dépendant de Dieu et à le glorifier.
  • Mais, surtout, d’un point de vue épistémique – relatif à la connaissance –, elle permet de résoudre – du moins Malebranche le pense-t-il – l’une des difficultés majeures de la philosophie cartésienne, à savoir son dualisme.

Descartes a en effet développé l’idée selon laquelle l’âme et le corps sont deux substances différentes (la substance pensante et la substance étendue). Elles sont jointes, mais l’auteur des Méditations métaphysiques peine à détailler de quelle manière, précisément : l’interaction entre ce qui est physique et métaphysique demeure problématique. Comment l’esprit humain, limité et matériellement uni au corps, peut-il accéder à des vérités universelles, immuables et éternelles ? Si Malebranche admet, lui aussi, qu’il existe deux substances radicalement séparées, sa théorie de la vision en Dieu lui permet de soutenir que c’est Dieu, médiateur absolu entre l’esprit humain et la réalité, qui fait connaître à l’âme ce qui affecte le corps et le monde.

Réconcilier Descartes et Augustin

La théorie de la vision en Dieu peut être interprété comme une réaction de la pensée chrétienne, afin d’assimiler le rationalisme cartésien plutôt que de le rejeter. Elle fait de l’attention une « prière naturelle », distinguant la conscience de soi de la véritable connaissance de soi (qui passe nécessairement par Dieu) pour retirer toute prétention d’autofondation au cogito. Malebranche réconcilie, de manière très habile, la pensée introspective de Descartes avec celle de saint Augustin. Revalorisée aujourd’hui, sa philosophie interroge la pertinence du désir de nous affranchir de toute métaphysique pour faire progresser la science.

Est-ce à dire, enfin, que Malebranche réserve le savoir à ceux que la foi illumine ? Non, répond le philosophe, par ailleurs nommé membre de l’Académie des sciences en 1699. Car la vision en Dieu n’est pas une vision mystique exceptionnelle mais une structure permanente de la cognition humaine. Elle est rationnelle, nécessaire et non pas extatique. C’est aussi en cela qu’elle peut être qualifiée d’universelle.