Entretien avec Peter Turchin
L'âge de la discorde
Peter Turchin. © Malike Sidibe/Redux/Réa
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec la cliodynamique, le mathématicien Peter Turchin entend analyser les récurrences des changements historiques au cours du temps. Sa conclusion pour éviter un effondrement de notre société ? Moins d’élites, plus de dignité.
La cliodynamique est une tentative d’enrichir l’étude de l’histoire en créant un nouveau champ transdisciplinaire, une « histoire-comme-science », sans pour autant la dépouiller de sa richesse ni de sa contingence. Le terme combine Clio, muse de l’histoire, et la dynamique, soit l’étude mathématique des changements au cours du temps. L’idée de base est que les processus sociaux à grande échelle – tels que l’évolution de l’État, la stabilité politique, l’effondrement des États, les inégalités ou les vagues de violence – présentent des schémas récurrents qui peuvent être étudiés de manière systématique.
L’objectif de la cliodynamique n’est pas de prédire des événements précis, comme l’éclatement d’une révolution particulière, mais de comprendre les forces structurelles qui rendent les sociétés plus ou moins résilientes face aux chocs systémiques sur le long terme. Les sociétés ne sont pas cycliques au sens où elles répéteraient strictement un scénario identique, mais parce qu’elles présentent des dynamiques récurrentes. L’histoire n’avance pas en ligne droite vers le progrès, pas plus qu’elle n’oscille simplement de manière mécanique d’un côté à l’autre. Nous observons plutôt des dynamiques historiques qui se déploient sur une variété d’échelles temporelles. À l’échelle de milliers d’années, on observe ce que j’appelle la « grande transformation holocène ». À des échelles plus courtes, mais toujours de long terme, on observe des « cycles séculaires » : des processus qui se déroulent sur plusieurs siècles, en particulier dans les sociétés agraires, où la croissance démographique, les inégalités économiques, la compétition entre élites et l’instabilité politique interagissent selon des schémas récurrents. Par exemple, de nombreuses sociétés prémodernes ont connu de longues périodes intégratives d’expansion – marquées par la croissance démographique, la consolidation territoriale et une stabilité relative – suivies de phases désintégratives de stagnation et de crise, caractérisées par des conflits internes, l’effondrement de l’État et le déclin démographique. Les résultats concrets varient fortement d’un cas à l’autre, mais les pressions structurelles sous-jacentes sont souvent similaires. Dans les sociétés industrielles modernes, les mécanismes fonctionnent de manière quelque peu différente, mais la logique de l’accumulation et du déséquilibre reste pertinente. Ainsi, plutôt que de parler de cycles comme d’un destin inéluctable, je parlerais de tendances structurelles qui, lorsqu’elles ne sont pas maîtrisées, poussent les sociétés vers l’instabilité. Le fait qu’une crise survienne effectivement – et le degré de gravité qu’elle atteint – dépend des choix politiques, des institutions et des contingences historiques. Et une fois la crise résolue, on observe généralement l’entrée dans une nouvelle période intégrative. En résumé, il ne s’agit pas d’un cycle strictement mathématique, mais plutôt d’une alternance de phases intégratives et désintégratives, avec une périodicité caractéristique de plus ou moins un siècle.