Exposition

L’arabofuturisme, entre science-fiction et théorie décoloniale

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L’arabofuturisme, entre science-fiction et théorie décoloniale

Skyseeef (Youssef Oubahou), photographie issue de la série “Culture Is the Waves of the Future”, 2022. © Skyseeef

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Dans sa nouvelle exposition, « Arabofuturs », l’Institut du monde arabe met en avant les créations d’artistes d’Afrique du Nord et d’Asie du Sud-Est qui mêlent science-fiction, pensée décoloniale et récits d’émancipation. Ou comment se réapproprier le futur tout en modifiant l’héritage du passé. Suivez le guide ! 


Le “Gulf Futurism”, une critique de la modernité

Parmi les œuvres présentées dans cette exposition nourrie de pensée décoloniale, le regard ne peut manquer de s’arrêter sur le travail des artistes Fatima Al Qadiri et Sophia Al Maria. Elles explorent ce qu’elles appellent le Gulf Futurism. Faisant de nombreuses références à la région du Golfe persique, qui a connu un développement technologique et urbain exponentiel, elles en rendent compte en un environnement hyperréel, à la fois réel et artificiel. Car il s’agit de se saisir de l’idéologie moderniste du Golfe, à la fois ancrée dans le présent et projetée dans le futur. Dans la série de photomontages The Desert of the Unreal, elles mettent en scène des personnages dans des centres commerciaux ou des espaces intérieurs vides, pointant l’expansion urbaine qui remplace le désert par le vide hypermoderne. D’un point de vue esthétique, l’utilisation du montage produit une forme d’irréalité. Les femmes photographiées sont nettes, mais intentionnellement mal incrustées dans des fonds parfois pixellisés, et elles n’ont pas d’ombre ni de reflet dans les miroirs, ce qui renforce leur irréalité. Ces différents éléments ne peuvent manquer de provoquer le rire du spectateur car l’œuvre joue sur l’esthétique du photomontage amateur et du kitsch. Mais surtout, ces images nous renvoient à la réalité ambiguë de l’hypermodernisation – à la fois concrètement présente, et ayant l’air de s’échapper de toute emprise du réel. Le Golfe apparaît comme un espace fictif, entre l’existant et le non-existant ; plus nous quittons le terrain du présent pour celui des grandes avancées futures, plus nous semblons perdre le sens du réel. Pour saisir l’intention des artistes, il faut rappeler que l’une des idées centrales de la théorie décoloniale, dont elles s’inspirent, est de proposer une nouvelle philosophie de l’histoire, où la modernité ne commencerait ni avec les Lumières ni à la Renaissance mais avec la conquête de l’Amérique en 1492, début du processus de domination et de conquête planétaire. Cette idée d’une modernité conquérante est remise en question et critiquée dans les arabofuturismes : dans cet imaginaire, « les apocalypses du futur [...] ne sont pas des futurs à venir mais des futurs qui ont toujours été là pour les personnes vivant dans la réalité de la dévastation », « ceux dont le futur a été (et continue d’être) colonisé de diverses manières », soulignent les historiens de l’art et chercheurs Bodhisattva Chattopadhyay et Merve Tabur. L’intérêt des démarches artistiques est de rendre palpable cette dystopie des vécus colonisés. Les œuvres présentées cherchent ainsi à prolonger le geste intellectuel décolonial en nous invitant à réévaluer les grands récits de la modernité.

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