L’Écrivain et le philosophe
L’art de la conversation
© Marianne Maury-Kaufmann
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle inédite de Vincent Delecroix. Ce spécialiste de Søren Kierkegaard a été pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. À la porte (Gallimard, 2004) a été adapté au théâtre et interprété par Michel Aumont. En 2007, est paru son quatrième roman, La Chaussure sur le toit.
La première fois, bien sûr, ça nous a fait un choc. Il faut dire que nous étions encore sous le coup du deuil, grand-père venait de mourir et la maison était plongée dans une langueur triste, on murmurait, on contemplait certains fauteuils avec désarroi, on avait honte de faire les courses et le temps n’était pas encore venu d’évoquer les souvenirs. Même si, pour des raisons qui nous étaient demeurées cachées, il avait totalement cessé de parler les dix dernières années de sa vie, sa disparition avait engendré un très inhabituel silence, autour duquel nous tournions en traînant les pieds. Ce silence-là, qui trouait nos conversations et parvenait même à empâter nos gestes, n’avait vraiment rien à voir avec ces dix ans de présence mutique, que l’on avait fini par considérer comme une forme possible de conversation. Le silence de sa mort signifiait curieusement qu’il ne pourrait plus jamais se taire. Et du coup, c’est nous qui n’osions plus parler. En outre, il faut bien l’avouer, cette mort nous paraissait un ultime signe d’agacement, un vrai mouvement d’humeur en pleine continuité avec le silence furibond dont il nous avait gratifiés dix ans durant – de sorte que nous n’étions pas seulement tristes : nous étions dans nos petits souliers.
Ce soir-là, nous nous trouvions au salon, lorsque grand-père est entré. Mais sa mine farouche et sans réplique nous a ôté toute envie de pousser un cri ou de défaillir. Il ne nous a d’ailleurs pas laissé le loisir de nous ressaisir, il a franchi la pièce en disant : ne vous dérangez pas, je ne fais que passer (ça aurait vraiment été sinistre d’ajouter : faites comme si je n’étais pas là), après quoi il a quitté le salon par l’autre extrémité qui donnait sur son bureau. Une minute plus tard, nous étions de nouveau seuls et ma sœur, avec un à-propos qui fera toujours notre admiration, a dit : « Vous avez vu ? Grand-père s’est remis à parler. »
Il a dû s’écouler une dizaine de minutes avant que grand-père ne fasse de nouveau irruption dans le salon. Je n’arrive pas à remettre la main sur le Dictionnaire historique de la langue française, quelqu’un aurait-il l’obligeance de m’indiquer où il se trouve ? Comme c’était moi qui l’avais emprunté, je suis allé le chercher. Lorsque je suis revenu dans le salon, personne n’avait ajouté un mot, mon grand-père avait l’air de s’impatienter. En me prenant le dictionnaire des mains, il s’est contenté de demander : ça ne vous dérange pas si je vous l’emprunte pendant quelque temps ? Et puis il est parti sans dire au revoir.