Bac philo (hors-série)

Le bac philo des humoristes : on y était !

Temps de lecture : 5 min

Le bac philo des humoristes : on y était !

© Marina Demeshko/iStockphoto

Nous vous racontons la soirée du Bac philo des humoristes, imaginée et présentée par Karim Duval, et qui avait lieu pour cette cinquième édition au théâtre Bobino, à Paris. Nous vous livrons un florilège des meilleures blagues.


 

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Lundi 16 juin, un baccalauréat de philosophie un peu spécial avait lieu au théâtre Bobino, à Paris. Il s’agissait de la cinquième édition du Bac philo des humoristes, présentée par Karim Duval. Un line-up d’exception – Laura Domenge, Régis Mailhot, Louis Cattelat, Antonia de Rendinger, Alexandra Pizzagali, Jason Brokerss, Camille Lorente, Aymeric Lompret – s’est prêté à l’exercice difficile de mêler philosophie et humour. Devant 900 personnes, les comédiens avaient 7 à 8 minutes pour rivaliser de créativité sur les sujets officiels tombés le jour même [retrouvez-les tous ici avec nos corrigés – qui eux, sont sérieux !] et révélés à la presse une heure après le début de l’examen.

Fête potache

L’avantage de repasser son bac au théâtre, c’est que nous n’entrons pas dans une salle d’examen mais que nous assistons plutôt à la fête d’anniversaire de la philosophie. C’est l’ambiance qui se dégage de cette salle décorée de ballons roses, bleus, orange, qui me rappellent ceux accrochés aux portails des maisons de mes copines pour signaler les fêtes d’anniversaires. Une femme à la cravate striée de rouge et de noir semble tout droit sortie de la saga fantastique Harry Potter, comme si elle prenait part à une soirée déguisée dont le thème serait « Retour en salle de classe ». D’autres arrivent avec leur sac à dos de cours. Pas de doute, nous sommes bien au Bac philo… Derrière moi, une spectatrice se plaint de son emplacement avant de se raviser, s’esclaffant : « Moi, en philo, à l’époque, j’étais déjà au fond de la classe ! » Le spectacle n’a même pas encore commencé et je ris déjà…

“C’est sûr que c’est un mec qui a eu le temps de se poser la question !”

 

Laura Domenge ouvre les hostilités en remettant en cause le « nous » du « Sommes-nous libres en toutes circonstances ? », sujet tombé au bac, en arguant que ce « nous » a eu tendance historiquement à être un « nous » qui excluait les femmes. Elle assène : « C’est sûr que c’est un mec qui a eu le temps de se poser la question ! » Et elle poursuit son raisonnement : « Pour toutes ces femmes (philosophes), j’ai envie de remercier Thermomix ! » Il est vrai qu’on peut parler d’une exclusion et d’un effacement des femmes en philosophie avant le XXe siècle (voir Ce que la philosophie doit aux femmes. L’histoire oubliée de la pensée, des origines à nos jours, Robert Laffon, 2024). Elle fait d’ailleurs remarquer que l’émergence des femmes en philosophie coïncide avec l’arrivée des technologies électroménagères. Elle cite en exemple Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, publié en 1949, alors que le lave-linge moderne apparaît sur le marché.

Les humoristes qui suivent s’inscrivent dans la même logique que Laura Domenge, en faisant dépendre la liberté moins des circonstances, comme y invitait le sujet, que du statut et de la fonction de l’individu dans la société. Sans surprise, les piques visent ici le personnel politique (Nicolas Sarkozy, Patrick Balkany), qui semble jouir d’une liberté sinon absolue, en tout cas supérieure à celle de leur concitoyen, en se hissant au-dessus des lois par un jeu d’influence et d’entregent. L’humour politique remet en cause, tout comme la philosophie politique peut le faire.

Portrait de l’Homo numericus

Sur le sujet « Notre avenir dépend-il de la technique ? », Régis Mailhot enchaîne les punchlines sous des salves d’applaudissements. Il démonte « la perche à selfie, cette technologie qui rallonge le bras et raccourcit la pensée ». Elle serait à l’origine de milliers de morts chaque année car les personnes qui l’utilisent, comme coupés de leurs sens, ne sont plus réceptives à la perception du danger. Il dresse également un portrait de l’Homo numericus que nous sommes tous devenus en étant accros à la technologie. Il parle d’une humanité qui s’est progressivement redressée pour s’élever, et qui se réduit aujourd’hui à s’abaisser à son écran de portable. Silence dans la salle, refroidie par ce constat anthropologique amer. Nous finissons par applaudir à cette phrase qui résonne en chacun de nous.

Mais c’est Aymeric Lompret qui nous donne une leçon de philosophie magistrale sur la technique. Dans un sketch méta (au sens où la forme est porteuse du message), la technique scénique s’emballe alors qu’il tente (en vain) de traiter le sujet : les lampes clignotent, les micros s’éteignent… Le comique de répétition emporte toute la salle dans un fou rire. Nous ne savons pas si l’avenir dépend de la technique, mais la réussite du sketch d’Aymeric Lompret, à coup sûr, en dépend !

“De la merde en boîte”

C’est une coiffeuse philosophe, jouée par Antonia de Rendinger, qui, entre deux shampooings, répond à la question « Avons-nous besoin d’art ? » Celle qui a hésité à appeler son salon de coiffure « Epic’ Tête » ou « Heidegg’hair » nous lance qu’il est primordial de distinguer « l’art beau » de « l’art moche ». Pour elle, « l’art moche, c’est de la merde en boîte ». Elle renchérit : « Mais si, vous savez, la merde en boîte ! » Pas le « Nutella », ni « Hanouna dans le poste » mais Merde d’artiste (1961) de Piero Manzoni… Cet artiste italien a eu l’idée malicieuse de révéler l’absurdité du marché de l’art en produisant 90 conserves de sa matière fécale. Un pied de nez déjà très humoristique au secteur de la conservation patrimoniale…

Sur un ton existentiel et personnel, Louis Cattelat nous confesse que l’art a sur lui un pouvoir d’apaisement. Petit, sa mère lui donnait des coloriages pendant les repas pour les « calmer », lui et son frère. Aujourd’hui, il retrouve cette sensation quand il contemple les peintures dans les musées. En plus, nous glisse-t-il, sa prof’ de philo s’insèrerait parfaitement dans cet univers feutré, elle qui leur « soufflait de la sagesse ».

“Je n’ai qu’une philosophie, être acceptée comme je suis”

 

Mais les vannes les plus fédératrices sont celles qui portent sur le niveau de l’épreuve et la sévérité des correcteurs. Ainsi, Camille Lorente se remémore son « Bac L » et s’amuse : « Moi, j’ai eu 18 au bac philo. Donc si vous ne riez pas, c’est que vous n’avez pas le niveau ! » Karim Duval, en chauffeur de salle, nous teste en nous demandant de compléter des citations : « Je pense donc… » — Public : « … je suis. » Lui : « On ne naît pas femme… » — Public : « …on le devient. » Mais quand il s’agit d’épeler N-I-E-T-Z-S-C-H-E, nous sommes perdus ! Karim Duval a pour habitude de chercher dans le public la pire note au bac philo. Une main se lève : 2 à l’écrit, 1 à l’oral. Difficile de faire pire, rions-nous aux éclats. La malheureuse a eu un accident de voiture, elle est arrivée avec un carcan au rattrapage et l’examinateur a cru à un canular. Karim Duval lui propose alors d’inaugurer une nouvelle rubrique, « Les accidentés de la philo », dans laquelle elle repasserait son bac. À charge de revanche : chiche, elle accepte ! Rendez-vous l’année prochaine pour ce qui risque d’être à nouveau un moment d’anthologie…

 

Les humoristes viennent saluer sur le tube des années 2000 Ma philosophie, d’Amel Bent. Nous qui avions commencé avec l’absence des femmes en philosophie, voilà que nous finissons avec une femme qui chante sa détermination. Ce fut peut-être la seconde douce revanche qu’offrit cette belle soirée…