La lettre du lundi

Le bac philo des philosophes : Kant, Nietzsche, Arendt et Spinoza sont dans une salle de classe…

Temps de lecture : 4 min

Le bac philo des philosophes : Kant, Nietzsche, Arendt et Spinoza sont dans une salle de classe…

© Master1305/iStockphoto

« C’est notre rituel préféré. Les candidats au bac ont planché ce lundi sur les thèmes de la parole, du bonheur, de la technique ou de la justice… Nous aussi, puisque nous avons publié dès midi les corrigés de notre brillante équipe d’enseignants. Mais imaginons qu’on soumette les sujets du bac 2026 à de grands philosophes. Comment s’en seraient tirés Kant, Nietzsche, Arendt et Spinoza ? Peut-être pas si bien !

Dans une salle de classe un peu poussiéreuse – tableau noir au mur, bureau sur l’estrade, tables d’écoliers en bois –, Hannah (Arendt), Baruch (Spinoza), Manu (Kant) et Fred (Nietzsche), sous la surveillance du sévère Monsieur Platon, viennent de découvrir leurs sujets de philo. Comme le prof est très concentré sur un exercice de géométrie, ils en profitent pour échanger leurs impressions…

Fred, Manu, Hannah et Baruch : à vos stylos !

— Ils sont vraiment bien, les sujets de cette année, murmure Hannah. Regardez : ils touchent à des sujets contemporains. Ça montre que la philosophie permet d’éclairer les questions brûlantes du moment. 

— Pfff, soupire Nietzsche… L’actualité, c’est pour les gogos.

— Vous exagérez, Frédéric, rétorque Kant : vous avez même eu droit à un texte de votre cru au bac cette année, sur la méthode scientifique. Alors que moi, qui ai tout de même rédigé une Critique de la raison pure, rien, nada ! 

— Arrêtez vos petites querelles d’ego ! s’exclame Arendt. Regardez : “La technique peut-elle mauvaise ?” À l’heure de l’IA, on a carrément le droit de se poser la question. Et puis “Débattre, est-ce chercher la vérité ?” Si la discussion démocratique nous permettait de progresser vers des certitudes plus solides ou vers un dissensus mieux assumé, nous sortirions de la mode du clash et de la rhétorique politicienne, non ?

— Moi j’aime bien le clash !

— Oui, Fred, on sait…

— D’ailleurs, poursuit Nietzsche, demander “Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?”, c’est suggérer que les passions qu’elles charrient, qu’elles soient inconscientes ou non, débordent toujours des discussions les plus rationnelles. Rien de nouveau.

— Peut-être, mais “Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?”, c’est une question brûlante. Et tu vois bien qu’il est difficile de dormir tranquille quand tant de peuples se font bombarder. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de nos petites vies quand le reste du monde souffre ! Il faut parler et agir.

— Certes, certes, nuance Kant. Mais, Hannah, permettez-moi de vous rappeler que la recherche du bonheur ne peut pas guider notre existence. C’est le devoir qui doit nous mener. Considérer autrui comme une fin et pas un moyen est la base de toute morale.

— OK Manu. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Et toi, Baruch, tu ne dis rien ?

C’est bien beau, les discours… mais la méthode ?

Spinoza, en effet, griffonne des schémas complexes sur ses feuilles de brouillon. Mais il relève la tête et s’écrie : 

— J’ai les réponses ! J’ai les réponses ! 

— Les quoi ? 

— Du sujet “Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?”. C’est mathématique. Nous sommes, par stricte définition des substances individuelles, un complexe physico-spirituel doté d’un conatus, d’un désir de persévérer dans notre être. En corollaire, je dirais que ce désir, lorsqu’il est accompagné de connaissance vraie, nous pousse vers le bien. J’en déduis la proposition suivante : le déploiement individuel de ma puissance d’être doit me permettre d’atteindre la béatitude sans subir les influences déprimantes des autres. CQFD. Mais j’avoue : c’est difficile autant que rare. 

— Tu l’as dit, Baruch, grimace Nietzsche. Je suis plutôt d’accord avec toi. Mais j’irais plus loin en affirmant que c’est en méprisant le vulgaire et ses médiocres soucis que nous atteindrons une puissance surhumaine…

— Si vous avez des réponses à tout, lance Emmanuel d’un air docte, vous aurez une mauvaise note : vous rédigerez un essai en une seule partie, et pas une dissertation qui prenne en compte les avis des autres philosophes.

— On s’en fiche, de l’avis des autres ! hurle Nietzsche.

— Je crois que deux conceptions bien différentes du bac philo se dessinent, mes amis, résume Hannah Arendt. D’un côté ceux qui pensent qu’il suffit de démontrer ou d’affirmer, comme Baruch, Emmanuel ou Frédéric. De l’autre, ceux qui acceptent de confronter les arguments, de faire évoluer les définitions des termes du sujets, de parvenir à une vérité partielle à partir d’une discussion des thèses… comme moi.

On relève les copies

Nos philosophes ont parlé un peu trop fort et Platon lève la tête. Il annonce qu’il ne reste que trois heures. Chacun se concentre sur sa copie. Voici les commentaires qu’ils recevront de leurs correcteurs : 

  • Hannah Arendt sur “Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?” “Copie argumentée et équilibrée. Votre conclusion sur le pardon et la promesse, qui montrent que la parole humaine ouvre sur l’incertitude et l’action, est particulièrement passionnante. 18/20”

  • Emmanuel Kant sur “Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?” “Copie hors-sujet. En évacuant la question du bonheur au profit du devoir, vous proposez une démonstration solide, mais vous ne répondez pas à la question posée. 6/20”

  • Baruch Spinoza sur “Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ?” “Problème de rédaction : une dissertation n’est pas une suite d’axiomes, de définitions, de scolies et de démonstrations. Le propos est original et brillant, mais revoyez la méthode de la dissertation : 7/20”

  • Friedrich Nietzsche sur son propre texte. “Amusant – vous prenez plaisir à contredire votre propre thèse sur la valeur de l’esprit scientifique. Paradoxal, mais obscur. 10/20” 

Bref, chers étudiants, détendez-vous : les grands philosophes n’auraient pas forcément fait mieux que vous… »

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