Un grand concept expliqué

Le “clinamen” chez Lucrèce, c’est quoi ?

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Le “clinamen” chez Lucrèce, c’est quoi ?

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Ce mot latin signifiant « déclinaison » est essentiel pour la pensée épicurienne, bien qu’Épicure ne l’utilise pas directement. Développé par Lucrèce dans De la nature des choses, le mot est sans doute traduit du grec parenklisis issu de ekklisis, « faire pencher ». Il désigne, dans l’ouvrage de Lucrèce qui s’intéresse beaucoup aux sciences, un phénomène naturel : la déviation spontanée des atomes. Mais pourquoi faut-il supposer que les atomes dévient par eux même de leur trajectoire ? La réponse relève à la fois de la physique, de la métaphysique et la psychologie morale.


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Formation de la matière

D’un point de vue physique, le matérialisme épicurien soutient qu’il n’existe dans la nature que des atomes et du vide, tous deux invisibles mais déductibles de l’observation du comportement des corps, agrégats d’atomes. Pour que les corps se forment et apparaissent, il faut que les atomes s’entrechoquent. Or pour les épicuriens, les atomes se meuvent à la même vitesse (dans le vide, rien ne les ralentit) et surtout dans une même direction, du fait de leur pesanteur : ils tombent tous naturellement vers le bas et tout ce qui semble monter de bas en haut (Lucrèce parle de la flamme, du sang qui gicle) n’est qu’une réaction à la pression qu’exerce sur les corps constitués la chute des atomes vers le bas.

Tombant comme des gouttes de pluie, se suivant les uns les autres à la même vitesse et selon une distance constante, ils ne pourraient se rencontrer, s’agglomérer et former des corps si l’on ne supposait pas en plus du choc et de la pesanteur que les atomes « à un moment indéterminé, en un endroit indéterminé, s’écartent tant soit peu de la verticale, juste assez pour qu’on puisse dire que leur mouvement se trouve modifié. Sans cette déclinaison (clinamen)… jamais la nature n’eût rien créé » (De rerum natura, II). L’hypothèse d’une troisième cause motrice, en plus du mouvement et du choc, n’a donc rien d’annexe : seule la spontanéité permet de rendre compte de la rencontre des atomes et donc de l’existence des corps.

Contre la Providence et pour le libre arbitre

Interprété d’un point de vue métaphysique, le clinamen permet en outre de ruiner la doctrine stoïcienne de la Providence. Pour Lucrèce en effet la déviation des atomes échappe à tout finalisme et à toute loi causale, car on ne peut prévoir où et quand un atome déviera de sa trajectoire. Comme la foudre de Zeus qui frappe au hasard, la trajectoire d’un atome n’est pas prédictible car la cause de sa déviation reste à jamais enfermée dans l’atome, si bien que même les dieux ignorent quand elle agira pour faire dévier l’atome de sa chute verticale.

Ignoré des premiers atomistes, le principe physique du clinamen sert enfin la psychologie morale. Il permet d’expliquer le libre arbitre en lui donnant de manière très originale une base atomique. Le clinamen éclaire en effet le pouvoir d’initiative des êtres animés sans pour autant le soumettre au hasard. Pour expliquer que dans la nature tout ne se fait pas selon un mécanisme aveugle, Lucrèce prend l’exemple du comportement des chevaux de course au moment du départ : « Ne vois-tu pas que, à l’instant précis où s’ouvrent les loges [les boxes], les chevaux, malgré leur impatience, ne peuvent s’élancer aussi soudainement que le souhaite leur esprit lui-même ? »

Une force mystérieuse mais docile

« Il faut en effet que s’anime toute la masse de matière éparse dans tout le corps, et qu’une fois animée dans l’organisme, elle suive d’un même élan le désir de l’esprit » (II, 263-268). C’est donc de la volonté de l’âme que procède le principe du mouvement des êtres animés. Il faut prendre garde toutefois de ne pas réduire la liberté humaine à l’addition de la spontanéité des atomes : je marche parce que je le veux, et si je me fixe un but – aller au forum –, je peux résister aux élans qui m’en feraient dévier – traîner aux thermes. Pour le sage, le clinamen est donc une force mystérieuse mais docile.

Coessentiel et coéternel à l’atome, le clinamen justifie ainsi le principe même du matérialisme, à savoir que le supérieur peut émerger de l’inférieur, le plus du moins, le visible de l’invisible. Bien qu’inaccessible à la connaissance parce qu’interne à l’atome, il permet en outre de rendre compte du libre arbitre, du moins dans son impulsion première.