Le déclin de l’Europe

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Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Sommes-nous, comme les Romains de l’Antiquité tardive, parvenus au dernier chapitre de notre glorieuse (et violente) Histoire ?

Hédonistes et cyniques, ne croyant plus en nos lois ni en aucun dieu, nous moquant de tout sauf de nous-mêmes, incapables de nous projeter dans l’avenir, amollis par le confort, superficiels et gâtés, avons-nous mérité d’être éclipsés par d’autres peuples, plus jeunes, plus ambitieux, plus forts ? L’analogie entre la situation des Européens d’aujourd’hui et celle des Romains de la décadence est tentante… Et pourtant ! Méfions-nous du pathos facile de la décadence et des postures réactionnaires, qui risquent de nous empêcher d’affronter avec lucidité la situation actuelle, soit : la diminution progressive et inéluctable du poids de l’Europe sur la scène internationale. Pour esquisser les enjeux philosophiques d’une telle situation, formulons ici trois remarques.

 

Remarque n° 1. Le mythe du déclin de l’Europe est aussi vieux que l’histoire de l’Europe elle-même

Homère a vécu au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, mais il chante dans ses épopées une époque bien antérieure : la guerre de Troie se situe autour de 1 200 avant notre ère. Comme la plupart de ses contemporains, Homère fantasmait sur la splendeur passée de la civilisation mycénienne (– 1600/ – 1200), renversée par des envahisseurs venus du Nord, les Doriens. Les Mycéniens avaient laissé derrière eux des ouvrages de bronze, des architectures témoignant de leur avance, que les Hellènes n’étaient plus capables de reproduire. Si les personnages d’Homère – Ulysse, Achille, Agamemnon et les autres… – ont de si nobles qualités, s’ils sont si endurants au combat comme à la boisson, c’est qu’ils sont censés appartenir à une humanité supérieure. Or Homère est le premier des historiens, et à sa suite, le mythe du déclin va devenir un motif incontournable, une obsession de la culture du Vieux Continent. À la fin du Moyen Âge, sous la plume de Dante ou de Machiavel, la nostalgie de l’Âge d’or réapparaît, mais cette fois-ci c’est la puissance de l’Empire romain qui est regrettée. En comparaison avec l’immensité de l’empire, la carte de l’Italie divisée entre principautés fait piètre figure. Au siècle des Lumières, Montesquieu s’intéresse aussi à la décadence romaine, mais pour critiquer les excès de l’autoritarisme des Césars et, indirectement, de la monarchie. Plus près de nous, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les historiens Oswald Spengler et Arnold J. Toynbee considèrent que l’Occident est malade ou qu’il est en train de creuser sa propre tombe ; ils traquent la pulsion de mort qui détraque souterrainement notre civilisation. Un bref parcours historique de ces différentes versions du mythe (lire panorama ci-contre), montre qu’on définit toujours les critères du déclin en fonction des difficultés et des préoccupations les plus actuelles : le mythe nous renseigne moins sur le passé que sur les enjeux du présent. D’Homère à Toynbee, tous ces auteurs vantent une grandeur disparue et annoncent la catastrophe, mais dans le seul but de retrouver les sources vives qui permettront de réenchanter l’histoire.

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