Un grand concept expliqué
Le “divertissement” chez Pascal, c’est quoi ?
Blaise Pascal. © Pierre Tribhou/Clermont Auvergne Métropole/Wikimedia Commons
Analysant le goût des hommes pour le divertissement, Blaise Pascal (1623-1662), janséniste austère, n’y voit qu’un moyen artificiel pour se détourner de soi-même et pour éviter de réfléchir à notre condition d’homme mortel. Et pourtant, paradoxalement, une vie qui fuirait tout divertissement lui paraît invivable. Aliénation abêtissante ou consolation salvatrice, Nicolas Tenaillon fait la lumière sur ce concept central.
Dans ses Pensées (1670, posth.), recueil de notes qui devaient servir à la rédaction d’une Apologie de la religion chrétienne, c’est à trois reprises que Pascal aborde le thème du divertissement, titre des fragments (ci-après abrégés fgt.) 139, 142 et 143. S’il revient et précise sa pensée sur cette notion, c’est qu’elle occupe une place centrale dans son anthropologie. Qu’est-ce donc que le « divertissement », terme sous lequel Pascal range aussi bien les activités de détente (comme les jeux, la danse ou la chasse) que les activités sérieuses (comme la guerre ou la recherche scientifique) ?
Fuir notre condition “misérable”
Comme son étymologie l’indique, le divertissement est une manière de se détourner, de regarder ailleurs au lieu de se concentrer sur ce qui importe vraiment, à savoir méditer sur notre existence : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre », fgt. 139). Mais pourquoi fuyons-nous ainsi la méditation intérieure ? Parce que, soutient Pascal, elle révèlerait notre finitude, « notre condition faible et mortelle », condition si « misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près ». L’homme passe donc son temps à s’éloigner de lui-même, à s’agiter. Il met toute son énergie à se créer des désirs artificiels et à ne jamais se satisfaire de ce qu’il possède parce que le repos le ramènerait à sa condition et l’obligerait à affronter son insignifiance.
“Un roi sans divertissement est un homme plein de misères”
Finement, Pascal observe qu’à la cour, tout est fait pour que le monarque puisse se distraire continûment, « qu’il n’y ait point de vide » entre ses activités, que « le roi ne soit seul et en état de penser à soi » car « un roi sans divertissement est un homme plein de misères » (fgt. 142). Mais en quoi cette fuite est-elle moralement condamnable ? Non en ce que les hommes « cherchent le tumulte », répond Pascal, mais en ce qu’ils ne le considèrent pas « que comme un divertissement », comme une simple distraction : ils mettent toute leur espérance de bonheur dans des plaisirs vains. Ainsi du joueur qui ne voudrait pas qu’on lui donne tous les matins la somme qu’il espère gagner, parce que c’est en jouant qu’il a le sentiment de vivre : à la table de jeu « il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même », en proie à sa propre imagination, « comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé » (fgt. 139).
Deux instincts en conflit
Cependant, la réflexion de Pascal ne se réduit pas à juger moralement le fait de se distraire. Car s’il peut être aliénant, le divertissement ne trompe pas totalement celui qui s’y adonne. En psychologue avisé, Pascal estime en effet qu’il y a chez les hommes deux « instincts secrets » : le premier les pousse à se divertir « par ressentiment de leurs misères continuelles ». Mais le second leur fait sentir que « le bonheur n’est que dans le repos ». Pascal voit dans ce second instinct « un reste de la grandeur de notre première nature », c’est-à-dire d’avant la chute d’Adam. Autrement dit, celui qui se divertit sait bien, malgré tout, qu’il se divertit.
“L’homme s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion”
Mais le drame de l’existence vient de ce que « ces deux instincts contraire » produisent en l’homme un « projet confus » et ne cessent de se combattre – de sorte que le repos, condition de l’introspection, se transforme vite en ennui sous la pression de l’instinct d’agitation, lequel s’épuise et ramène au repos avant de s’en lasser et de s’en échapper à nouveau. Si donc l’homme est « si malheureux », c’est qu’« il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion », et s’il est si vain, c’est parce que « la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir » (fgt. 139).
Une consolation existentielle
Jusqu’à quel point faut-il alors déplorer que l’homme s’adonne au divertissement ? Toujours nuancé, Pascal concède que se distraire participe de notre bonheur terrestre : « Sans divertissement, il n’y a pas de joie ; avec le divertissement, il n’y a point de tristesse » (fgt. 139). Peut-on reprocher à un homme qui vient de perdre son fils unique de « n’y plus penser » parce qu’il est « tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures » ? Non, bien sûr : se distraire console, du moins momentanément. Pour supporter la dure réalité, le divertissement a donc sa légitimité : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser » (fgt. 168).
“La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement ; et cependant c’est la plus grande de nos misères”
Mais pour Pascal, cette légitimité n’est que relative, car combien plus grand serait le bonheur si méditant sur lui-même, l’homme comprenait qu’il est fait « pour penser », que « c’est toute sa dignité et tout son métier » ! Sauf que « penser comme il faut » consiste « à commencer par soi, et par son auteur et sa fin » (fgt. 146). Il comprendrait alors que l’important est de se convertir plutôt que de se divertir, parce que pour Pascal comme pour Augustin, seul Dieu remplit notre vacuité et donne sens à notre existence. Et l’on comprend par là que le divertissement caractérise ce qu’il y a de tragique dans notre condition, parce qu’ici-bas, son paradoxe est indépassable : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement ; et cependant c’est la plus grande de nos misères » (fgt. 171).
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