2/ Les marchés sont-ils méchants?

Le Golem de Wall Street

Temps de lecture : 8 min

Cet article est réservé aux abonnés.

À la manière d’un monstre qui aurait échappé à son créateur, les marchés toisent aujourd’hui agressivement les politiques. Et nous posent un défi auquel il est difficile, et pourtant indispensable, de répondre.

C’est dans la Prague du XVIe siècle que naquit un monstre légendaire, un humanoïde baptisé le Golem. Le Rabbi Loew modela une statue de glaise et, pour lui donner vie, il inscrivit sur son front « EMETH » (qui signifie « vérité », en hébreu). Aussitôt le Golem s’anima. Malheureusement, il ne tarda pas à échapper à son créateur et se mit à hanter les rues de Prague, semant la destruction et la terreur sur son passage…

La même mésaventure est arrivée, semble-t-il, aux pères fondateurs de l’économie politique. Pour ceux-ci, le marché n’était qu’une vue de l’esprit, une hypothèse rationnelle. À l’époque où écrivait Adam Smith, c’est-à-dire dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la production de richesses était organisée selon des modalités traditionnelles : l’acquisition d’un métier était liée à l’Histoire, à des transmissions de savoir-faire locales, à des rapports de famille… Il n’existait pas à proprement parler de marché du travail. De même, il y avait des banques, qui prêtaient déjà de l’argent aux États, mais pas de marché financier. Qu’on puisse libérer la circulation du travail et du capital du poids des traditions comme de l’enracinement géographique, ce fut là le rêve des premiers économistes – parmi lesquels l’Écossais Adam Smith (1723-1790), l’Anglais David Ricardo (1772-1823), ou le Français Jean-Baptiste Say (1767-1832). Ils y voyaient une délivrance, une victoire de la raison sur les ténèbres du passé – et c’est en cela qu’ils étaient authentiquement libéraux. Dans leurs livres, ces économistes dits « classiques » faisaient comme si le marché existait, mais il s’agissait chez eux d’une modélisation mathématique et nullement d’une observation sociologique. Leurs disciples y virent une manifestation de la vérité. Moins d’un siècle plus tard, à la fin du XIXe siècle, le marché du travail salarié et la finance moderne avaient vu le jour.

Qui sont les marchés financiers ? Bien sûr, ils sont aujourd’hui composés d’une multitude d’acteurs : entreprises, hedge funds, compagnies d’assurances, banques d’affaires, fonds de pension, investisseurs institutionnels, petits porteurs, banques centrales… Et pourtant, cette multitude se comporte comme une seule entité, qui sème le trouble chez les politiques et l’effroi dans les populations. Les marchés financiers, ce n’est pas rien. Les marchés financiers, c’est quelqu’un. Et ce quelqu’un ressemble bel et bien à un monstre rationnel. Le Golem de Wall Street sait-il ce qu’il veut, ou erre-t-il hébété ? Est-il possible de le maîtriser, voire de s’en débarrasser ?

Cet article est réservé aux abonnés