La lettre du lundi

Le jour où j’ai (peut-être) croisé Mojtaba Khamenei

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Le jour où j’ai (peut-être) croisé Mojtaba Khamenei

Le grand ayatollah Lotfollah Safi Golpaygani à Qom (Iran), ville sainte du chiisme, en 2014. © Laif/Réa

« Ce matin, en me renseignant sur le nouveau Guide suprême iranien, j’ai eu un petit choc. Mojtaba Khamenei a été formé par plusieurs grands ayatollahs – les hiérarques du clergé chiite. Tiens, mais j’en ai rencontré trois sur quatre !

Certains analystes considèrent que Mojtaba pourrait se montrer plus conciliant que son père et reprendre les négociations avec les États-Unis. En me rappelant mes entrevues avec les profs qui l’ont formé, j’en doute un peu.

Invités par le régime… sans le savoir

Je précise, à l’attention des RG, on ne sait jamais : je ne suis pas allé suivre des cours de théologie chiite ni une formation paramilitaire en Iran. La première fois que je m’y suis rendu, c’était en 2004, dans le cadre d’une mission de coopération universitaire. Le voyage ne s’est pas passé comme prévu car notre petite délégation avait été piégée. Le pseudo-institut d’études orientales qui était censé nous accueillir n’était qu’une coquille vide. L’homme qui nous avait invités travaillait en réalité pour la pire faction du régime. À Téhéran, Ispahan ou Shiraz, nous avons été embarqués dans des meetings avec des membres de l’Assemblée des experts (ceux qui sont chargés de désigner le Guide suprême). Et nous avons été amenés à approcher les huiles du régime islamique.

Les cadors de la révolution

Nous avons d’abord été reçus par le chef du système judiciaire, la structure religieuse qui a le dernier mot par rapport aux autorités civiles. Avec son turban noir de descendant du Prophète, l’ayatollah Hashemi Shahroudi (mort en 2018, à 70 ans : c’est jeune pour un ayatollah) était l’un des hommes d’État les plus éminents de la théocratie iranienne. Il a formé Hassan Nasrallah, ancien dirigeant du Hezbollah libanais tué par Israël en 2024… et Mojtaba Khamenei. Alors qu’il fait mine de s’intéresser au fonctionnement de la justice en France, nous lui expliquons, avec un plaisir indicible, quoique discret, les avantages du principe de laïcité à la française. Il ne cille pas et change de sujet. Il faut dire que sa priorité du moment est de faire oublier la mise en cause du procureur de Téhéran, qui a torturé et tué à coups de chaussure une journaliste canadienne l’année précédente.

Dans l’une des innombrables institutions religieuses que l’on nous fait visiter à Qom, le Vatican iranien, on nous pousse dans une salle encombrée de livres où nous rencontrons l’une des personnalités religieuses les plus craintes du pays. Mohammad Mesbah Yazdi (décédé en 2021) est surnommé “le crocodile” par les réformateurs iraniens. Visage acéré, regard froid, ce chef du courant le plus radical et le plus anti-démocratique du pays est le maître à penser de Mahmoud Ahmadinejad, qui sera élu président l’année suivante. Fanatique et apocalyptique, le courant qu’il dirige cherche la maîtrise de l’arme nucléaire pour faire advenir la fin des temps. Il persécute tous les réformateurs. Dans les couloirs de son institut, je discute avec des étudiants, notamment un Américain illuminé adepte de René Guénon. A posteriori, je me dis que j’ai peut-être croisé un autre thésard : le nouveau Guide. Car Mesbah Yazdi a aussi été l’un des maîtres de Mojtaba.

Dix ans plus tard, en 2014, je retourne en Iran pour rencontrer les dignitaires chiites favorables à une séparation du religieux et du politique. Grâce à leur médecin, j’ai de nouveau accès à plusieurs grands ayatollahs. Dans une ruelle du centre de Qom, on me fait entrer dans un modeste immeuble où me reçoit l’un des théologiens les plus respectés du monde chiite. Mon interprète, qui est surtout chargé de me fliquer (il m’avouera à la fin du séjour qu’il fait trois rapports par jour sur mes activités), s’inquiète de ce rendez-vous non programmé. Ancien protagoniste de la révolution islamique, co-rédacteur de sa constitution et membre du Conseil des gardiens de la révolution, Safi Golpaygani marche pieds nus sur les tapis usés. Il sourit aimablement en tentant de m’apercevoir à travers ses énormes lunettes. Ce très vieux monsieur (décédé en 2022, à l’âge de 102 ans) se passionne pour Dostoïevski et cite Goethe. Mais cet homme, qui a lui aussi formé le nouveau guide, n’est pas un tendre. En 2012, il émet une fatwa contre un chanteur de variété iranien résidant en Allemagne, qu’il condamne pour apostasie, et dont la tête est mise à prix.

Il faut que tout change pour que rien ne change ?

C’est donc l’élève modèle de ces charmants personnages qui vient d’être désigné Guide suprême. On a peu de photos de lui, on en sait peu sur ses idées. Très proche des gardiens de la révolution, structure militaro-économique du régime, cet homme de l’ombre de 56 ans coordonne les opérations militaires et de renseignement. Il a également fait des affaires, tout en participant aux diverses phases de répression. Si on lui reproche de n’être qu’un héritier, il pourra répliquer que dans le chiisme duodécimain, la succession est une histoire de famille et se fait souvent de père en fils. Idéologiquement, Mojtaba a été formé par les plus fanatiques du régime. Sa nomination est donc un défi lancé aux Américains et aux Israéliens. Mais comme il est proche des courants les plus millénaristes du chiisme iranien, il sera sans doute condamné, comme l’Imam caché (occulté depuis l’an 874), à vivre sous terre… pour échapper aux missiles. Quant à moi, je ne suis pas certain de réitérer mes visites aux grands ayatollahs. »

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