Le retour d’une passion enfouie
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Cet article est issu du numéro 126 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une saine colère ? », en kiosque le 10 janvier 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Méprisée par les sages de l’Antiquité, tenue soigneusement à l’écart des mœurs démocratiques, la colère est une passion qui resurgit dans notre actualité politique. Et, alors qu’on la croyait impuissante, elle se révèle d’une redoutable efficacité.
L’une des règles les plus importantes de la démocratie parlementaire n’est écrite nulle part. En effet, ce régime entend neutraliser le débordement des passions par la délibération. En démocratie, la colère, la haine, le désir de vengeance n’ont théoriquement pas droit au chapitre, pas plus que la fierté, le courage ou l’héroïsme belliqueux. La pacification des affects par l’argumentation rationnelle est la grande promesse de nos institutions. Au tribunal, une victime n’est pas censée invectiver son coupable ; si elle le fait, ce sera retenu contre elle. Dans les hémicycles, on débat et on vote ; les bagarres dans les assemblées, il y en a eu et il en existe encore – citons la bataille rangée déclenchée par les députés poujadistes le 14 février 1956 en France, ou bien en Italie les coups de poing régulièrement décochés par les élus du Mouvement 5 Étoiles, comme le 29 janvier 2014 pour faire obstruction au vote d’une réforme de la TVA… –, mais elles sont interprétées comme des signes malins, des symptômes indubitables d’une crise profonde de la représentation. Même chose pour les manifestations : les démocraties les permettent, tout en demandant à la foule de contenir son indignation. Ce n’est pas la force qui donne du crédit à une démonstration publique, mais le nombre – ainsi, en tournant la page des troubles révolutionnaires, on a implanté dans les consciences cette idée que la violence d’un mouvement de foule est inversement proportionnelle à sa représentativité.
Or c’est ce tableau enchanteur d’une tranquillisation des passions par la rationalité démocratique qui vient de se déchirer sous nos yeux, de façon spectaculaire. Pourquoi la colère, ce grand refoulé de la modernité, revient-elle au premier plan aujourd’hui ? Pour le comprendre, rien de tel que de relire Colère et Temps (2006, lire le cahier central), un essai du philosophe allemand Peter Sloterdijk qui se lit comme une prophétie.
« L’une des règles non écrites de la démocratie est qu’il existe un certain niveau d’inégalités qui rend impossible le bon fonctionnement des régimes démocratiques »
Sloterdijk – qui n’a rien d’un dangereux gauchiste et considère l’État providence comme un kleptomane volant aux travailleurs méritants pour donner aux paresseux, c’est dire ! – s’inquiète que l’état d’esprit libéral, qui règne sans partage depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, incite à considérer la vie économique et sociale comme une compétition. Autrefois, la domination était pensée en d’autres termes : il y avait des « esclaves » dans l’Antiquité, des « serfs » au Moyen Âge, une « classe ouvrière » lors de la première révolution industrielle. Mais à notre époque libérale, il n’y a plus de prolétariat ; seulement des « gagnants » et des « perdants » dans la grande compétition sociale.
Cette façon de voir crée une situation hautement inflammable. Car être ouvrier, c’est recevoir un statut plein et entier, qui n’annule pas l’exploitation, mais peut donner sens et dignité à une existence. Être un perdant, c’est au contraire une humiliation. Quelle est la réaction la plus spontanée lorsqu’on perd ? La colère. « Tous les perdants ne se laissent pas tranquilliser par l’indication du fait que leur statut correspond à leur placement dans une compétition. Beaucoup répliqueront qu’ils n’ont jamais eu la moindre chance de participer au jeu et de se placer ensuite. Leurs rancœurs ne se tournent pas seulement contre les vainqueurs, mais aussi contre les règles du jeu. Que le perdant qui perd trop souvent remette en cause le jeu de manière violente est une option qui fait apparaître le cas critique de la politique après la fin de l’Histoire. »