Peter Sloterdijk. Invente-toi ton héritage
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Cet article est issu du numéro 105 de Philosophie magazine « Suis-je l’auteur de ma vie ? », en kiosque le 01 décembre 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il y a cinq ans, il nous avait invités à sculpter notre quotidien pour devenir nous-mêmes dans Tu dois changer ta vie. Avec son dernier livre, Après nous le déluge, le philosophe allemand Peter Sloterdijk dresse un constat désenchanté : le fossé entre les générations est devenu tel que nous errons sans héritage ni descendance. Réac’ ? Le maître de la provocation se voit plutôt comme un « conservateur d’avant-garde ».
Notre dossier pose la question : « Suis-je l’auteur de ma vie ? » Une telle interrogation est-elle, selon vous, légitime ?
Peter Sloterdijk : Quand on entend cette question, on pose aussitôt et tout naturellement deux questions en retour : « Qu’est-ce qu’un “auteur ?” » et « Qu’est-ce qu’une “vie” ? » Que l’on tente de traiter le premier sujet ou le second, on ne tarde pas à se retrouver dans le pétrin, car la notion d’auteur autant que celle de vie recèlent des problèmes métaphysiques abyssaux. La meilleure manière de se tirer d’affaire est d’interpréter les deux expressions sous un angle aussi technique que possible. Dans cette acception, être « auteur » signifie être en droit de réclamer des droits d’auteur sur une publication. Une « vie » serait quant à elle le genre littéraire que l’on appelait vita chez les Romains et les chrétiens du Moyen Âge, et qui était apparentée à la légende.
La question serait dès lors de savoir si l’on peut revendiquer des droits sur sa propre vita. La réponse est indubitablement négative, et ce pour un motif propre au genre lui-même : la vita ne peut être écrite que par un autre, dès lors que la possibilité de représenter une « vie » complète a pour condition la mort du sujet. D’une certaine manière, la vita constitue une tombe narrative : son texte ne proviendra pas du vivant lui-même mais d’un témoin posthume. C’est Stendhal qui a créé l’exception confirmant la règle en résumant lui-même « sa vie » ante mortem sous forme de trois verbes qui ornent sa tombe au cimetière de Montmartre : Scrisse/Amó/Visse [« Il écrivit, il aima, il vécut »].
On peut cependant aussi aborder les termes « auteur » et « vie » en en faisant une lecture moins rigoureuse. On se retrouve alors face à une image d’où peut éventuellement découler une réponse affirmative. Celui qui veut savoir, de manière actuelle, si l’on est le « rédacteur de sa vie », commence par demander si les gens possèdent des compétences autobiographiques. Quand on comprend cette situation, on fait usage de ce que l’anthropologue Helmuth Plessner (1892-1985) a appelé la « position excentrique » de l’être humain : celui-ci, homme ou femme, peut factuellement se placer à côté de soi-même et se désigner comme un autre intérieur : Ecce homo [« Voici l’homme »]. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche a choisi ces mots de Ponce Pilate comme titre de son autobiographie. Avec ce texte prend fin l’idée de « formation » [Bildung] de l’époque bourgeoise. L’idée de « formation » reposait sur le soupçon que le sujet parachevé était l’Homo autobiographicus. L’homme est l’être qui peut se résumer lui-même après s’être formé en jouant avec le hasard. Goethe, rien de moins, donnait à cette faculté le nom de « poésie », en lui adjoignant le mot « vérité ». Ajoutons que Wilhelm Dilthey (1833-1911), l’un des fondateurs des « sciences humaines », voulait discerner dans l’autobiographie le paradigme de la « vie qui se comprend elle-même ».