Entretien
Peter Sloterdijk : “Nous sommes ‘jetés’ dans le monde. Mais depuis quel lieu ?”
Peter Sloterdijk. © Olmo Calvo
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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine « Le sentiment océanique. Peut-on faire l'expérience de l’infini ? », en kiosque le 10 juillet 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le célèbre philosophe allemand a proposé une fascinante relecture de l’histoire humaine sous l’angle des « sphères » qui nous permettent d’habiter le monde. À l’occasion de la publication de son Livre de l’Europe, cette grande figure du débat public nous explique pourquoi notre position dans le monde est bouleversée par le retour des empires et l’intelligence artificielle.
À l’entame de notre entretien dans un salon de son hôtel, Peter Sloterdijk croit bon de m’avertir : « Je suis sous le coup d’une grosse fatigue grippale, je crains de ne pas disposer de toutes mes facultés. » Et pourtant, dès les premières réponses qu’il m’adresse d’une voix grave, presque berçante, dans un français impeccable, me voilà « jeté », « embarqué », c’est d’ailleurs tout l’enjeu de notre conversation, dans cet espace dont il a fait le centre de gravité de sa pensée. Comme si je n’étais pas seulement ici, dans un corps à moi, face à lui, mais que nous étions « encapsulés » tous les deux, ensemble et séparément, dans une série de bulles concentriques qui nous protègent et nous augmentent, celle de la langue, de notre citoyenneté européenne ou de nos téléphones portables provisoirement éteints. Comme il l’explique à la fin du troisième tome de sa monumentale trilogie, Sphères, dans un chapitre en forme de récapitulation, il a sans doute fallu attendre la fin du XXe siècle et la crise écologique pour que cette dimension fondamentale, celle de notre spatialité et de sa mise en forme techno-politique, apparaisse en tant que telle. « La véritable révolution de l’espace du XXe siècle est l’explicitation du séjour humain ou de la demeure dans un intérieur par le biais de la machine à habiter, du design du climat et de la planification de l’environnement. » Parce que notre séjour sur Terre n’est plus aussi évident que celui des premiers humains du Néolithique ou des paysans du Moyen Âge, nous découvrons rétrospectivement que, sous le dehors de l’évidence, l’humanité n’a cessé de construire des « capsules immunologiques » – caverne, hutte, maison, appartement… – qui décident de la manière dont le monde, le temps, la nature ou les autres nous sont donnés. Car toute capsule est une « salle d’attente » et un « récepteur d’information » autant qu’un lieu d’installation et de repos. « Même si nous ne projetons pas toujours dans le vide cosmique les maisons et les habitations, elles devront, à l’avenir, être formulées d’une manière aussi explicite que si elles étaient les plus proches parentes des capsules spatiales. » C’est justement pour délivrer un discours d’hommage à Victor Hugo dans une grande capsule – le Panthéon à Paris – que Peter Sloterdijk est de passage à Paris. Mais sa théorie des sphères n’éclaire pas seulement le passé. De l’intelligence artificielle (IA) au retour de l’impérialisme, il faut croire que nous n’en avons pas fini d’en explorer toutes les arcanes.
PETER SLOTERDIJK EN 6 DATES
1947 Naissance le 26 juin à Karlsruhe d’une mère allemande et d’un père néerlandais
1968-1976 Études de philosophie et de littérature à Munich et à Hambourg, où il présente une thèse consacrée à l’autobiographie
1983 Publication de Critique de la Raison cynique, qui devient un best-seller
1998 Publication du premier tome de la trilogie Sphères, intitulé Bulles. Il sera suivi de Globes (1999) et d’Écumes (2004)
2001-2015 Recteur de l’Université des arts et du design de Karlsruhe
2026 Publication du Livre de l’Europe
Vous avez élaboré une nouvelle approche de la condition humaine centrée sur l’espace et non plus sur le temps, comme chez Heidegger. Pourquoi la dimension spatiale de nos existences est-elle si importante, selon vous ?
Peter Sloterdijk : Je crois que l’espace fait l’homme, mais ce n’est pas n’importe quel espace qui fait l’homme. L’homme des capsules spatiales n’est pas le même sujet anthropologique que l’homme des cavernes. Il se modifie à mesure que les espaces où il évolue se transforment. Prenons les métropoles qui sont les grandes « sphères » de la Modernité, au sens de ces structures « immunologiques » qui leur fournissent des espaces intérieurs où ils peuvent développer leur propre individualité. Les métropoles ne cessent de se transformer. Hier, elles étaient les capitales des États-nations. Avec la mondialisation, elles changent de fonction. Elles s’articulent de plus en plus à l’idée d’empire. Qu’est-ce qu’une métropole classique ? C’est la faculté de régner à partir d’un point donné qui se pose comme le centre du monde : de la même manière que, sur une carte, vous plantez votre compas en un point et vous parcourez de là tout un cirque comme si vous faisiez le tour du monde. Une métropole aujourd’hui, c’est un point depuis lequel vous pouvez faire le tour du monde. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes [1755], Rousseau affirme : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. » Ce geste de circonvenir la Terre depuis le point où vous vous trouvez est au cœur du tourisme mondialisé. Mais il s’est aussi immiscé dans la géopolitique contemporaine : la puissance de déclarer un territoire étranger comme le sien et de le gouverner depuis ce point fait son grand retour aujourd’hui. Mais cela avait commencé avec les Grecs…