Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
La vue d’un ciel étoilé, un bain de mer, une sieste dans l’herbe : de ces moments d’été, nous attendons un apaisement, une forme de réconciliation avec le monde. Alors, nous nous recentrons sur ce qui compte vraiment. Un concept permet de comprendre ce qui se joue dans de telles expériences : le « sentiment océanique », que nous explorons dans le grand dossier de notre nouveau numéro.
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L’été est habituellement la saison de la déconnexion, où nous nous éloignons de la sphère professionnelle, mais c’est aussi la période où nous tentons une mise entre parenthèses de la rumeur du monde, afin de nous retrouver, de nous recentrer sur ce qui compte vraiment. La vue d’un ciel d’août étoilé, un bain de mer, une simple pause allongé dans l’herbe servent à cela : ce sont des expériences dont nous attendons un apaisement, une forme de réconciliation. Or il se trouve qu’un concept très débattu permet de comprendre ce qui se joue dans de tels moments : il s’agit du sentiment océanique, que nous explorons dans ce dossier.Parcours de ce dossier➤ L’expression de « sentiment océanique » apparaît dans la correspondance entre l’écrivain français Romain Rolland et Sigmund Freud. Mais il puise à de nombreuses sources, notamment l’Éthique de Spinoza et les enseignements du mystique bengali Ramakrishna. ➤ Vous l’imaginez comment, le sentiment océanique ? Avec ou sans paysage, avec ou sans musique, avec ou sans psychotropes ? Cinq penseurs, l’anthropologue Philippe Descola, les philosophes Natalie Depraz, André Comte-Sponville, Mathilde Ramadier ou Jeanne Burgart Goutal, racontent comme ils se sont soudain sentis dissous dans le monde.➤ Peut-on se sentir « merrien » tout autant que terrien ? Pour le savoir, nous avons fait un voyage à Saint-Malo, à la rencontre de celles et ceux qui fréquentent le bord de l’océan, en compagnie de la philosophe Laurence Devillairs, qui a signé une Petite Philosophie de la mer. ➤ Et sur un plan plus intérieur, rencontrer l’infini, n’est-ce pas ce qu’offrent depuis toujours les mathématiques et la métaphysique ? Est-ce seulement possible ? Nous en avons discuté avec Adrian W. Moore, professeur de philosophie à l’université d’Oxford et auteur d’un ouvrage de référence sur l’infini.➤ Et afin d’approfondir le concept de « sentiment océanique », nous vous proposons de découvrir des extraits de textes de Romain Rolland y ayant trait, accompagnés par une préface de Victorine de Oliveira
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« Et si je ne t’avais pas rencontrée ? » ne cessait-il de lui demander. « Et si je ne t’avais pas demandé de m’épouser en regardant passer les wagons d’un train de marchandises », lui répondait-elle. C’est avec la gorge serrée que l’on tourne les pages de ce magnifique tombeau que la romancière et philosophe Siri Hustvedt livre de son mari, Paul Auster, mort d’un cancer des poumons en 2024, après quinze mois de calvaire. Elle commence par nous faire partager l’état cataclysmique dans lequel l’a plongée la perte de l’être aimé : « un trou béant dans mon torse » que creuse le chagrin. Et puis, dans leur maison dont elle restitue l’« architecture de souvenirs », voilà qu’elle est visitée, au sens fort, par le fantôme de Paul. Et c’est comme si cette visite qu’il lui avait annoncée – « je désire être un revenant » – lui donnait la force de recomposer par anecdotes successives le duo presque fusionnel qu’ils en étaient venus à former. « Où es-tu, Paul, maintenant que tu es mort ? » demande à voix haute Siri Hustvedt. Refusant l’impératif de « faire son deuil », elle trouve un répit dans l’idée que, même s’il a emporté une part d’elle-même dans la tombe, elle a conservé une part de son être à lui, dans son corps et ses émotions. « Je pleure Siri et Paul. Je pleure le ET. » Il y a dans ces pleurs une étonnante puissance de vie qui donne à l’endeuillée la force de faire revivre le fantôme du disparu. Pour un instant, au moins, « je l’ai fait revenir », écrit-elle. Comme une victoire sur la mort ?
Que serait un monde sans joie ? Quand elle vient à manquer, écrit José Ortega y Gasset, « les lumières autour de nous s’éteignent », « l’air ambiant, comme paralysé, ne vibre plus ». Ce beau texte sur la joie fait partie de ce recueil consacré au philosophe espagnol (1883-1955), encore méconnu en France. Figure de l’humanisme libéral, difficile à classer – de son vivant, il fut la cible à la fois des fascistes et des communistes –, Ortega y Gasset a bâti une œuvre protéiforme de journaliste, de pédagogue, d’historien et de métaphysicien. C’est ce dernier aspect qui est ici à l’honneur. Mais dans les textes réunis par Frédéric Schiffter, la métaphysique n’a rien d’une discipline abstraite. Accessible et un rien dandy, Ortega parle des livres qu’il a aimés, raconte ses voyages, nous emmène au musée ou au golf, et, chaque fois, les choses lues et vues donnent lieu à de brillantes escapades spéculatives. Ce qui se dessine à travers ces « tableaux », c’est l’image d’une pensée inquiète, aux nuances existentialistes – Camus fit d’ailleurs l’éloge du natif de Madrid. Pour Ortega, l’homme est condamné à une « solitude radicale et perpétuelle » ; l’existence est une « tâche » à jamais recommencée, émaillée de tracas et d’ennui, jusqu’à paraître un « fleuve grisâtre ». Vision (mélo)dramatique ? Certes, et pourtant… Parfois, la grisaille se lève et l’homme esseulé communie avec ce qui l’entoure. Le philosophe chante ces « moments sublimes » où l’existence est comme transfigurée. Cela arrive dans les plaisirs, dans l’ivresse du vin, cette grande « affaire cosmique ». Cela arrive dans la contemplation de la nature, ou la fréquentation de l’être aimé. Cela ne dure qu’un instant et ce n’est peut-être qu’une illusion, une promesse éphémère d’éternité, mais voilà, Ortega proclame justement les « droits de l’illusion », laquelle constitue une « dimension essentielle de la vie ». Ce recueil se lit ainsi comme le précis d’un réenchantement lucide du monde.
Il serait mensonger de prétendre que ce nouveau volume d’inédits du fondateur de la phénoménologie Edmund Husserl, consacré aux émotions, est accessible à tout un chacun. Ces textes présupposent la maîtrise de la démarche phénoménologique qui consiste à décrire les actes de la conscience en mettant en évidence son intentionnalité – le fait qu’elle est toujours conscience de quelque chose. À l’aune des émotions, ce « mentalisme » ne pouvait manquer de créer des étincelles. De fait, si l’on fait l’effort de suivre Husserl dans le défi qui consiste à aborder nos affects comme des « intentionnalités affectives », ces écrits font exploser nos catégories habituelles. Et leur traductrice, la philosophe Natalie Depraz, a d’ailleurs cru bon de faire des choix un peu étranges parlant du « cœur » pour l’affectivité (Gemüt) et de ses intentionnalités « cardiales »… – elle s’en explique dans son livre Le Cœur battant de l’ego (Vrin, 2026).Cela étant précisé, c’est à une entente neuve des émotions que Husserl nous engage, en nous livrant d’abord une série d’exemples concrets assez éblouissants, qu’il s’agisse de décrire la valeur affective immédiate d’un cheval, dont l’allure et l’énergie débordante s’imposent à celui qui le perçoit, ou la joie d’un repas en famille avec ses enfants, qui aiguise sa capacité à savourer le plat qui est alors servi… Au centre de ces situations, la question de savoir si la valeur affective dont nous créditons l’être ou la chose qui nous émeut est intrinsèque… ou pas. Pour l’amour, c’est évident, selon Husserl : « le sentiment ne fait qu’un avec l’intuition de la chose en question. » Mais l’émotion n’est pas une donnée fixe, elle produit une « conversion attentionnelle », qui transforme, illumine et fait résonner au sens musical la situation qui nous émeut. Husserl parle même d’un « ravissement » qui peut prendre une forme sinistre dans le chagrin ou démoniaque lorsque le sujet est envahi par le ressentiment. Au final, loin de tout subjectivisme, c’est une circularité féconde entre le moi et le monde qui se découvre, comme si les émotions rendaient le sujet plus ample et le monde plus dense. Ainsi à propos de la joie : « Ce qui est doté de valeur suscite de la joie et la joie illumine ce qui est doté de valeur. La joie apporte certaines lumières à ce qui est doté de valeur, mais c’est elle qui est donatrice de lumière. » Sans pouvoir évoquer les développements sur la tonalité affective et l’humeur, qui anticipent sur la pensée de Heidegger, ce volume vaut donc bien quelques efforts.
Quel est le rapport entre des mâchoires de hérisson, une boîte d’arêtes de sardines et l’aile gauche d’une grue ? Elles ont été un jour soigneusement inhumées aux côtés d’êtres humains. C’est peut-être un détail pour vous mais pas pour l’archéologue Cătălin Pavel. Dans Les Animaux et nous, il tente de faire l’archéologie de notre rapport aux animaux. Mais attention, il n’accorde pas aux bêtes « une attention stéréotypée », en ne les considérant que comme des compagnons de vie ou des morceaux de viande. Ces « vétérans multi-millénaires de la survie et de l’interaction » ont accompagné nos représentations mentales depuis l’aube de notre existence. Cet essai est un « jardin zoologique de poche », ainsi qu’il l’admet lui-même. Baleines, dauphins, ours, chats et petits mammifères apparaissent en pointillé sous le pinceau de l’archéologue comme des compagnons de toujours. Pendant plusieurs millions d’années, des espèces animales et humaines ont pris soin les unes des autres, se sont contaminées, acculturées – nous amenant, selon Pavel, à nous définir nous-mêmes. « Ce sont les animaux qui dans une large mesure nous amènent à commencer à penser et à ressentir comme des hommes. » La co-existence des humains et des animaux s’apparenterait, d’après certains archéologues, à une « technique de soi », au sens de Michel Foucault : un ensemble de « procédures […] proposées ou prescrites aux individus pour fixer leur identité, pour la maintenir ou la transformer » (« Les techniques de soi », Dits et Écrits). Mais, concrètement, comment faire pour étudier cette coconstruction ? C’est là que surgit l’archéozoologie, qui se déploie « entre ce premier pas extrêmement concret qui nous permet d’inférer l’espèce animale à partir de ses os, et le dernier, très abstrait, qui nous permet de comprendre comment les animaux servaient d’opérateurs symboliques ». Cette discipline, l’écrivain roumain la met en scène comme une galerie d’histoires qui s’enchaînent et se répondent en nous laissant avec plus de questions que de réponses. Au lecteur décontenancé par ce joyeux capharnaüm, il s’adresse en évoquant la nature évanescente de son objet d’étude. « Les mystères sont comme des chaussettes dépareillées, avoue-t-il. Si on en rassemble assez, on finit par leur trouver une correspondance. » Sa méthode consiste donc à rapprocher des traces… avec ce que cette entreprise peut avoir de périlleux. Pourquoi ne pas parler des papillons ? Des porcs ? De la même manière que l’archéologue doit accepter n’avoir qu’une version parcellaire des civilisations passées, Cătălin Pavel assume avec malice la contingence de ses choix.
Comment naissent les esprits ? La question n’est pas mystique mais anthropologique, explique David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Cet élève de Philippe Descola, qui est aussi psychologue, a mené une longue enquête immersive et participante au sein du centre thérapeutique de Takiwasi, en Amazonie péruvienne, où se pratiquent des rituels d’ayahuasca. S’y rejoignent ceux qu’il appelle des « pèlerins », à la recherche d’une guérison que la médecine ou la psychothérapie n’ont pas su leur apporter. Or ce qu’ils y trouvent est d’une autre nature, puisqu’il s’agit d’« une expérience visionnaire » dont Dupuis soutient qu’elle « ne relève pas seulement d’un événement intérieur, mais d’un phénomène social et rationnel, structuré par des dispositifs, des épreuves et des apprentissages collectifs ». L’anthropologue montre, par exemple, que c’est de façon relativement récente que l’ayahuasca a été assimilée à une figure féminine et maternelle : progressivement, « sous l’effet de récits occidentaux mobilisant des imaginaires du soin », cette image s’est imposée avant d’être « activement promue par les acteurs de l’industrie du tourisme chamanique » pour attirer et rassurer ceux qui pourraient s’inquiéter d’une pratique « potentiellement dangereuse, notamment lorsque son usage est lié à la sorcellerie ». Plus qu’une plante hallucinogène, la figure est ainsi vécue comme une personne ou un guide avec lequel les voyageurs interagissent dans des dialogues surprenants qui les questionnent intimement et provoquent souvent un bouleversement de leur paysage intérieur. Au fur et à mesure que Dupuis raconte comment ces visions sont négociées, il se fait aussi le témoin de la confusion qui naît en lui quand se brouille l’opposition typiquement moderne entre le réel et l’imaginaire, au profit d’« une autre manière d’habiter ce monde ». La question n’est plus de savoir ce que sont les esprits mais ce qu’ils font à ceux qui les rencontrent, et que nos certitudes rationalistes nous empêchent de voir.
Et si la vieillesse n’était pas un naufrage ? C’est contre ce dicton déprimant que lutte l’écrivain italien Erri De Luca dans cet essai coécrit avec son amie, l’ex-mannequin et journaliste de mode Inès de La Fressange. Ils s’inscrivent dans les pas de Cicéron, qui, dans De la vieillesse, réfute l’idée d’une absolue décadence physique propre au vieillissement, sans chercher à lutter contre les effets du temps. Les deux auteurs ouvrent ainsi une voie vers un rapport « complice » au corps vieillissant. Face à la perte des facultés, au risque d’être traité et de se vivre soi-même comme un éternel « convalescent », l’essai propose un remède : vivre sa vieillesse comme une authentique expérience, un continent nouveau et totalement inexploré. « J’ai l’étrange sensation que personne n’a été vieux avant moi. Lorsque [la vieillesse] arrive, c’est la première fois pour le corps de chacun », révèle De Luca. La sensation de vieillir est donc paradoxalement une expérience tout à fait neuve, tant à l’échelle individuelle que collective. Là où jadis, les retraités « mouraient vite sans profiter d’un repos bien mérité », les personnes âgées bénéficient aujourd’hui d’un temps de vie relativement long, durant lequel elles peuvent explorer de nouvelles pratiques. Si De Luca choisit hardiment l’escalade, d’autres pourront opter pour les balades au grand air – découvrant ainsi qu’il existe toujours, y compris dans le grand âge, « une marge d’amélioration et d’enthousiasme physique ». Loin d’être une inexorable chute, la vieillesse qui va « dans le sens de la montée » apparaît dès lors comme une ascension périlleuse et vivifiante sur les sommets enneigés de l’existence.
Dans The Big Lebowski, le film culte des frères Cohen sorti en 1998, le personnage principal est surnommé The Dude. Ce fossile de la période hippie survit dans un monde dévoré par la fièvre du travail et de l’argent. Lorsqu’un jour, quelqu’un s’avise de proposer au Dude un emploi, celui-ci répond « un quoi ? ». Cette attitude étrangère à toute idée de labeur, le narrateur du livre d’Olivier Haralambon l’incarne dans une sorte de double niché dans son cerveau et son corps, qu’il baptise Lee Mellon en hommage à Richard Brautigan, écrivain emblématique de la contre-culture américaine. Pourquoi ce dédoublement ? « Parce qu’il faut être au moins deux pour penser », écrit Haralambon qui associe étroitement humour, littérature et questionnement philosophique. Sorte de daimôn socratique qui occupe la conscience du narrateur, Lee Mellon rejoint une forme de perfection, celle du non-agir, de la procrastination perpétuelle. Ancien coureur cycliste professionnel, Olivier Haralambon a publié en 2021 Le Coureur et son ombre. Le sens de l’effort, sa valeur sociale et surtout la difficulté de connaître son propre corps : autant de questions qui traversent son œuvre. Cette fois, avec une légèreté apparente, il propose une inversion des valeurs. « Sauf à supposer quelque grave et brusque déséquilibre de son environnement, écrit-il, aucun animal ne s’épuise à se nourrir ou à se créer de nouveaux besoins. » Le travail épuisant est une aberration. Or il reste la valeur centrale de nombreuses sociétés contemporaines. Sans idéaliser la paresse, comme le peintre Kasimir Malevitch qui en avait fait l’horizon de la fin de l’histoire, ce livre invite cependant à desserrer l’étau. Immobilité et tranquillité ne sont pas synonymes d’inaction. « Quand je soustiens [suspends mon jugement], je ne bouge », écrivait Montaigne : l’immobilité est parfois la condition de l’activité suprême, qui consiste à bien juger.
Nous permettre d’aborder Spinoza sur la plage, les orteils en éventail, mais sans perdre en exigence : c’est à cet exercice périlleux que se livre, avec brio, le professeur émérite de philosophie morale Philippe Saltel. Après avoir brièvement retracé la vie du penseur hollandais, il nous fait entrer sans tarder dans le vif du sujet : l’Éthique. Suivant pas à pas le déroulé de l’œuvre (Dieu, l’âme, les affects, la servitude, la liberté), Saltel définit avec précision les termes techniques qui organisent les différentes parties. « Les démonstrations » austères sont là pour manifester, avec une rigueur de géomètre, « la nécessité » des « propositions ». À l’inverse, les « scolies » sont plus faciles et plus agréables à lire, car souvent « illustrés par des exemples concrets », qui ont pour fonction de réfuter les préjugés communément admis.Le lecteur est ainsi plongé dans le détail des concepts clés du spinozisme, notamment le célèbre « conatus », selon lequel « chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être ». Saltel explicite la phrase : « À sa manière, et selon sa puissance propre, une individualité donnée résiste à ce qui la met en péril, ou bien tend vers ce qui lui permet de subsister […], adapte son action aux circonstances, acquiert des stratégies. » Mais pour persévérer en tant qu’humain, nous avons aussi besoin de penser ce qui nous arrive. L’auteur nous montre comment la lecture de Spinoza est aussi une invitation permanente à faire un usage immodéré de notre raison. Celle-ci ne supprime pas les malheurs de l’existence mais nous permet de mieux comprendre les causes des choses qui nous affectent et d’élaborer des méthodes pour s’en libérer et tendre vers une joie toujours plus grande. Cette promesse réjouissante ne vaut-elle pas quelques heures de lecture (stylo à la main) sur un transat face à la mer… ou ailleurs ?
« Surfer, c’est apprendre à philosopher », Guillaume Durand l’affirme. Il pratique habituellement l’éthique médicale à l’hôpital de Nantes mais aussi le surf en amateur. Ses deux activités ne sont pas sans lien car ethos, en grec, désigne une façon d’habiter le monde, de s’y tenir et de s’y comporter. Or « le surf, écrit-il, invite l’être humain à se considérer comme un simple membre de l’océan, et plus largement de la Nature ou de l’Univers, dont les relations aux autres éléments sont constitutives de son être ». Il a eu cette illumination, qu’il qualifie de « seconde naissance », un jour brumeux de novembre, après s’être inscrit à un premier cours, dans une période de sa vie qu’on devine plutôt morne. Cette pratique l’a finalement mené à préciser sa façon de faire de la philosophie (une méthode), sa manière de se représenter le monde (une ontologie) et son rapport à l’écologie (une éthique et une politique). D’abord, il le souligne, « la philosophie du surf est profondément empiriste », car en mer, la connaissance dérive de l’expérience sensible. Ensuite, la glisse nécessite d’être attentif au kairos, au moment opportun, se représentant le monde comme un processus sans fixité ni substrat, constitué seulement d’événements, dont la vague qui passe sans jamais se reproduire est un bon symbole. Inspiré par Spinoza, l’auteur voit ainsi dans le geste du surfeur qui épouse cette contingence et reconnaît ses déterminations une manière d’être libre. Guillaume Durand avance avec pédagogie et clarté pour finalement aboutir à ce qu’il appelle, dans les pas du fondateur de l’écologie profonde, le philosophe Arne Næss, une « écosophie », soit une pensée relationnelle, sensible à l’équilibre de l’« écosphère » dans laquelle s’inscrit l’humain. « Le surf, conclut-il, nous invite à revenir à l’essentiel, puis, hors de l’eau, à nous faire les messagers de ce que l’océan nous a appris : que puis-je faire pour participer à l’unité harmonieuse de la Terre et me sentir heureux ? » Et voici une belle manière de prendre le large !
« Tout le monde a vu enfant Peter Pan. Mais qui sait qu’il y a eu, avant le dessin animé de 1953, un roman signé d’un auteur écossais né en 1860 ? Peu de monde et c’est normal, car la “magie Disney” éclipse souvent ce qui l’inspire », note Nathalie Azoulai dans la merveilleuse préface à sa nouvelle traduction de Peter and Wendy, qui remet en lumière ce texte matriciel paru en 1911. C’est l’âge d’or de Freud, dont la pensée semble irradier chaque page de ce livre plus sombre qu’on le croyait, à la force narrative intacte. Plutôt que pervers polymorphes, les enfants sont ici « gais, innocents et cruels ». L’inconscient s’appelle Grand-Jamais. La mort se déguise en crocodile au tic-tac obsédant ; devenu la figure même du temps. Dans cet ailleurs au climat diffus de délicate amoralité, les fées sont parfois, elles aussi, des monstres : « Étant si petites, elles n’ont malheureusement la place que pour un sentiment à la fois. » La scène où Hook dialogue avec sa propre voix, contrefaite par Peter, est digne de Hamlet.Saluons la langue voltigeuse d’Azoulai, qui parvient à restituer le sortilège originel tout en offrant à ce texte un bain de jouvence : « Tu sais certainement ce qu’est un baiser ? demanda Wendy, abasourdie. – Je le saurai quand tu m’en donneras un, répondit sèchement Peter. Alors, pour ne pas le vexer, elle lui donna un dé à coudre. » La modernité de la traduction fait surgir des prismes neufs. L’histoire de ce garçon qui refuse de grandir, vénère les mères et méconnaît les femmes, paraît écrite pour notre époque. Chaque chapitre se déplie comme le papier d’un bonbon enchanté, dont le sucre éclate en mille résonances pop. Et voici que Peter évoque le Leonardo de Titanic, dans ce lagon des Sirènes où la marée monte inexorablement ! Tout est puissant dans cette œuvre, à commencer bien sûr par la tragédie : la préface nous révèle qu’à sept ans, Barrie perdit son frère adoré, et entreprit de le ressusciter en imitant sa voix et en portant ses habits. « Un enfant est bouleversé, affirme le narrateur, quand, pour la première fois, on le traite injustement. […] Si vous êtes injuste, il vous aimera quand même mais ce ne sera plus jamais le même petit garçon. » Il faut (re)lire Peter Pan.
Des calanques méditerranéennes au maquis corse, en passant par les forêts provençales, la philosophe Colette Poggi, par ailleurs indianiste et spécialiste du sanskrit, propose ici une expérience de ressourcement transformateur. À la découverte du monde, notamment minéral, mais pas que. L’ego recroquevillé, cramponné à lui-même, apprend à se taire pour écouter le monde. Le dedans devient alors caisse de résonance du dehors. L’espace intérieur se relie et se dilate, recueillant les vibrations, les « courants d’énergie », la « pulsation du réel » : le chant virevoltant des oiseaux et le bruissement des vents, mais encore la « musique inaudible » des plantes et le « chuchotement des pierres » – l’expression est empruntée à un « chant du fond des temps » babyloniens, le Poème de Baal à ‘Anat. Dépositaires d’une mémoire millénaire abritant « le galop des aurochs, des bisons, des chamois, qui peuplaient ces calanques il y a vingt-cinq mille ans », les roches muettes frémissent, animées d’une « vie minérale ». La frontière entre l’organique et l’inerte s’étiole dans cette « conversation avec la vie et les éléments » en forme de communion. Les pierres deviennent des confidentes auxquelles Colette Poggi dévoile « ces choses si importantes que l’on ne dit à personne, pas même à soi ». On ressent, au fil de ces promenades poétiques, l’influence des pensées de l’Inde sur la non-dualité. « Je reprends contact avec le noyau de conscience non coupé de l’univers. […] Dans ces moments-là, l’unité du monde […] cesse d’être une idée abstraite. » Nul besoin de partir au loin vers quelque destination exotique pour faire l’expérience de cette harmonie entre le moi et le monde. Il suffit de s’éloigner du brouhaha urbain et du tintamarre des clameurs humaines pour s’ouvrir, dans le silence, aux murmures énigmatiques du monde.
Paru en français peu de temps après la mort de son auteur en mars dernier, ce roman du Portugais António Lobo Antunes rassemble tous les ingrédients qui rendent sa prose à la fois reconnaissable et aussi enivrante qu’un fond de porto bu en pleine canicule. Tout d’abord, un récit morcelé entre des protagonistes qui semblent pris dans le couloir de leurs propres émotions, sans jamais vraiment parvenir à se rencontrer. Une atmosphère de déliquescence ensuite, dont les familles ne sortent jamais indemnes – on devine les échecs, les violences non dites et banalisées, la chute inéluctable, sans que l’auteur ne cherche jamais à susciter notre sympathie. Une langue, enfin, qui joue sur des motifs récurrents et épouse les circonvolutions des esprits les plus retors jusqu’au vertige, tout en retombant sur des pieds pas loin de relever de la métrique poétique. Le Dictionnaire du langage des fleurs tire son titre d’un ouvrage publié à Lisbonne en 1869, où il est question de la signification des fleurs en fonction de leur usage. Si Lobo Antunes le mentionne, c’est sans doute par appétit pour la musicalité d’un titre mais aussi pour le clin d’œil à de multiples possibilités de communication. Dans un Portugal écrasé par la dictature salazariste et sa police politique, cette dernière est d’ailleurs un enjeu de taille, notamment pour le militant communiste homosexuel au centre du récit : si lui ne s’exprime jamais, tous ont un avis, de sa mère à l’agent de police responsable de son arrestation en passant par « son amant mécanicien ». Malgré le flot de parole, le mystère de ce jeune homme reste entier, prisonnier d’un silence paradoxal. Lobo Antunes met ainsi en lumière une conséquence peu remarquée de la dictature : l’empêchement à raconter sa propre histoire, noyée sous la lâcheté et les petits arrangements des autres.
Et si nous vivions dans une simulation informatique ? À l’origine de ce récit, un texte selon lequel des milliardaires financeraient des scientifiques pour déterminer si la « réalité physique » ne serait pas qu’une « interface graphique » constituée d’informations et de pixels. Pur délire à la Matrix ? Pas pour tout le monde : sous les palmiers californiens, le journaliste Loïc Hecht déniche des acteurs de la « tech » séduits par l’hypothèse. S’appuyant sur un article du philosophe Nick Bostrom sur le sujet, l’auteur n’évite pas un certain penchant à l’ésotérisme et les références pas tout à fait maîtrisées à la physique quantique. Le récit laisse ainsi progressivement toute la place à un gourou qui capitalise sur son passé à la Nasa pour revendre des séminaires. Marabouté comme il le reconnaît lui-même, Loïc Hecht en oublierait presque son enquête initiale sur les investisseurs.En dépit de ces faiblesses, le lecteur ne peut manquer de s’interroger sur la question qui émerge de cette enquête : pour quelles raisons sommes-nous enclins à accorder de l’intérêt à de telles théories, à l’image d’Elon Musk ? Interrogé, un chercheur en intelligence artificielle esquisse une piste : « Cette obsession de la simulation est une sorte de réaction à l’horreur des ruines qui se dressent devant nous. » Quoi de plus simple pour fuir la réalité que d’affirmer son inexistence ? Sans croire à la simulation générale, l’idée selon laquelle l’existence se réduit à la conscience, elle-même réduite à un jeu neuronal électrique, est un premier pas vers la déréalisation du monde. Et cette conception littéralement déconnectée de l’expérience sensible comme des enjeux démocratiques et écologiques trouve là les raisons de son succès. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ChatGPT, devenu pour l’auteur une « sorte de micro-éditeur », corrobore certains points de l’hypothèse. Et remette une pièce dans le juke-box.
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