“Tableaux des petites et grandes choses de l’existence”, de José Ortega y Gasset : ivresse des illusions

Une recension de Martin Duru, publié le

Que serait un monde sans joie ? Quand elle vient à manquer, écrit José Ortega y Gasset, « les lumières autour de nous s’éteignent », « l’air ambiant, comme paralysé, ne vibre plus ». Ce beau texte sur la joie fait partie de ce recueil consacré au philosophe espagnol (1883-1955), encore méconnu en France. Figure de l’humanisme libéral, difficile à classer – de son vivant, il fut la cible à la fois des fascistes et des communistes –, Ortega y Gasset a bâti une œuvre protéiforme de journaliste, de pédagogue, d’historien et de métaphysicien. C’est ce dernier aspect qui est ici à l’honneur. Mais dans les textes réunis par Frédéric Schiffter, la métaphysique n’a rien d’une discipline abstraite. Accessible et un rien dandy, Ortega parle des livres qu’il a aimés, raconte ses voyages, nous emmène au musée ou au golf, et, chaque fois, les choses lues et vues donnent lieu à de brillantes escapades spéculatives. Ce qui se dessine à travers ces « tableaux », c’est l’image d’une pensée inquiète, aux nuances existentialistes – Camus fit d’ailleurs l’éloge du natif de Madrid. Pour Ortega, l’homme est condamné à une « solitude radicale et perpétuelle » ; l’existence est une « tâche » à jamais recommencée, émaillée de tracas et d’ennui, jusqu’à paraître un « fleuve grisâtre ». Vision (mélo)dramatique ? Certes, et pourtant… Parfois, la grisaille se lève et l’homme esseulé communie avec ce qui l’entoure. Le philosophe chante ces « moments sublimes » où l’existence est comme transfigurée. Cela arrive dans les plaisirs, dans l’ivresse du vin, cette grande « affaire cosmique ». Cela arrive dans la contemplation de la nature, ou la fréquentation de l’être aimé. Cela ne dure qu’un instant et ce n’est peut-être qu’une illusion, une promesse éphémère d’éternité, mais voilà, Ortega proclame justement les « droits de l’illusion », laquelle constitue une « dimension essentielle de la vie ». Ce recueil se lit ainsi comme le précis d’un réenchantement lucide du monde.

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