Panorama
De plumes, d’écailles et de poils : un philosophe face à l’élégance animale
Ara macao. ©Germano Roberto Schüür/wikimedia commons_CC BY-SA 3.0
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Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine « Le sentiment océanique. Peut-on faire l'expérience de l’infini ? », en kiosque le 10 juillet 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pourquoi sommes-nous si fascinés par la diversité des formes animales ? Pour le savoir, nous avons invité le philosophe Bertrand Prévost, dont le livre L’Élégance animale figure parmi les finalistes du prix PhiloMonaco de l’Essai, à aller voir ce qui se cache au-delà des apparences en commentant pour nous quelques photos d’oiseaux, de reptiles ou de félins.
Quel enfant n’a pas été émerveillé à la vue du plumage d’un perroquet ou des hypnotiques rayures d’un zèbre ? C’est avec cette joie enfantine que nous propose de renouer Bertrand Prévost, lorsqu’il nous invite à observer les animaux. Historien de l’art et philosophe, il vient de consacrer un ouvrage à la question de L’Élégance animale (Les Éditions de Minuit, 2025), qui désigne pour lui « ce subtil arrangement par lequel formes et couleurs animales sont savamment composées ». Loin des approches zoologistes et naturalistes, Prévost s’intéresse à la façon dont la faune se montre au monde, avec un certain sens du spectacle. Cette élégance animale peut d’abord passer par des coloris iridescents et chamarrés, par des motifs d’une délicatesse et d’une régularité fabuleuse. Mais cette beauté n’existe pas pour nos beaux yeux. Les animaux sont des « apparences inadressées », dans la mesure où ils apparaissent pour eux-mêmes, et pas forcément pour être vus. En témoignent leur art du camouflage mais aussi les métamorphoses très impressionnantes dont ils sont capables. L’élégance animale ne désigne donc pas tant une forme fixe, qu’une faculté plastique de se transformer en autre chose que soi-même, voire de devenir quasiment indiscernable. Du camouflage au mimétisme, en passant par la parade… les espèces que vous allez observer ici excellent dans cet art du relooking. Les photos qui vont suivre ont été pensées comme un voyage qui part de l’animal le plus immédiatement identifiable – le perroquet – jusqu’à l’être qui s’éloigne le plus absolument de sa forme initiale : le paradisier.
Les “blasons” des aras
« Voici deux splendides spécimens d’Ara macao. On peut imaginer qu’il s’agit d’un couple. Les oiseaux de la famille des psittacidés, aras et perroquets, sont unis pour la vie. Regardez la richesse des couleurs, notamment le rouge vermillon de cette espèce qui vit dans les zones tropicales d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Voyez aussi ce magnifique bleu iridescent ! Cette merveille chromatique ne s’explique absolument pas par des fonctions de conservation comme que le darwinisme ou le néodarwinisme auraient pu le faire. Pas de camouflage ici ! L’explication par la sélection sexuelle selon laquelle les mâles se font beaux pour séduire les femelles, ne fonctionne pas plus ici, car il n’y a pas de dimorphisme sexuel – la femelle est aussi grande et aussi colorée que le mâle. L’existence même du plumage des aras défie donc les interprétations biologiques classiques. Heureusement, il y a une autre façon de ressaisir ce plumage, que j’emprunte à Adolf Portmann, génial zoologue suisse du milieu du XXe siècle, qui estimait qu’un animal ne pouvait pas se réduire à des processus organiques et physiologiques. Dessinateur hors pair, il s’est intéressé à l’extériorité des animaux, à leur expressivité, à leur façon d’apparaître. Portmann a employé une image que je trouve particulièrement juste : pour lui, les animaux sont comme des blasons, dont la seule règle est de se distinguer des autres blasons. L’héraldique nous permet de comprendre que ce qui compte, dans un pelage ou un plumage, c’est moins l’expression d’une identité que la mise en œuvre d’une différence, d’une valeur de discrimination entre chaque espèce. Dans le cas des aras, par exemple, il est impossible de confondre un Ara macao comme celui-ci – rouge, jaune, vert et bleu – avec un Ara ararauna au dos bleu et au ventre jaune, et a fortiori avec n’importe quel autre oiseau. Chez les animaux, il y a donc des modes, c’est-à-dire des manières d’exprimer une certaine forme. Ces modes ne sont pas si différentes de ce que nous appelons “la mode” et qui désigne une manière d’être, d’apparaître. Quand on dit “les rayures sont à la mode”, on ne dicte pas à un grand couturier la façon dont il doit les disposer. Il en est de même pour les différentes espèces d’aras : chacun son style, chacun sa variation. Il existe à ce titre une véritable cosmétique animale ! »