Entretien exclusif
Étienne Klein : “J’ai manqué d’intégrité”
Étienne Klein. © Manuel Braun pour PM
Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine « Le sentiment océanique. Peut-on faire l'expérience de l’infini ? », en kiosque le 10 juillet 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le physicien Étienne Klein, chroniqueur à Philosophie magazine depuis 2023, vient de se voir retirer sa thèse de doctorat en philosophie des sciences pour plagiat. Peut-on être à la fois celui qui a fait découvrir la science et donné le goût du vrai à un vaste public, et plagiaire ? Nous avons voulu nous en expliquer avec lui dans un entretien.
Le 12 juin, nous avons appris que l’université Paris-Cité, après vingt mois d’enquête et d’auditions, avait décidé de retirer à Étienne Klein son doctorat en philosophie des sciences soutenu en 1999, en raison des plagiats que contenait sa thèse. Cette sanction, rarissime, était assortie d’une interdiction de se présenter à nouveau à un doctorat. Une semaine plus tard, France Culture annonçait la suppression de La Conversation scientifique, la très populaire émission de radio dont le physicien était le producteur depuis 2014. Pour se justifier, Étienne Klein a publié sur le réseau social X un texte intitulé « “Guillemets”, paraphrases et ChatGPT », dans lequel il avançait trois arguments. Primo, la culture de la citation exacte sourcée, entre guillemets, aurait été absente dans le domaine des sciences dures avant les années 2000. Secundo, il serait un hypermnésique, habité par certains auteurs qu’il relit sans cesse, si bien que « leurs phrases se sont fixées dans [son] cerveau, et [son] inconscient les a restituées dans [ses] livres ». Tertio, avec l’intelligence artificielle (IA), nous entrons dans une ère où tout texte publié est dopé aux écrits des autres, assimilé, redécoupé et restitué sans guillemets.
À la rédaction de Philosophie magazine, nous avons trouvé ces arguments insatisfaisants, d’autant plus qu’ils témoignent tous d’une forme de déni. Le journaliste Jean Abbiateci, équipé d’un logiciel détectant les plagiats qu’il a mis au point, le « Recopilleur », a en effet démontré chez Klein une pratique constante de la citation non sourcée, et cela depuis son premier livre, Conversations avec le sphinx (1991) jusqu’au récent Transports physiques (2025).
Étienne Klein est notre chroniqueur depuis l’automne 2023. Avant cette date, il est intervenu régulièrement dans des dialogues, articles ou entretiens publiés dans nos pages. Nous pensons qu’il a un vrai talent de vulgarisateur, mais que les faits qui lui sont reprochés sont graves. Aussi nous avons souhaité avoir une explication avec lui. C’est pourquoi nous lui avons proposé de répondre à nos questions lors d’un « entretien-vérité ». Celui-ci a été mené au domicile de l’auteur, alors que ce dernier était dans la tourmente.
Physicien et philosophe des sciences, Étienne Klein a fait sa carrière au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), dont il sera retraité le 1er janvier prochain. Producteur de radio, il a animé l’émission La Conversation scientifique de 2014 à 2026 et n’a pas été reconduit par France Culture suite aux accusations de plagiat. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont contribué à faire découvrir et aimer la science à un large public, comme Le facteur temps ne sonne jamais deux fois (2007) ou Éloges du dépassement (dialogues avec Thomas Pesquet, 2025). Le titre et le propos de l’un de ses essais nous interpellent plus que les autres : c’est Le Goût du vrai (2020), où il prenait la défense de l’exigence de rationalité et de la vérité scientifique dans le débat public.
De nombreux articles sur vos plagiats sont relayés sur les réseaux, vous êtes au cœur d’une véritable tempête médiatique. Comment le vivez-vous ?
Étienne Klein : Je fais un peu plus de sport… Bien sûr, je suis au courant de ce qui s’écrit un peu partout, parce que des amis me racontent ce qu’il y a dans ces articles, mais je ne les lis pas moi-même. D’une part, parce que je tiens à me préserver et à garder foi dans mon travail de vulgarisateur scientifique. D’autre part, parce que c’est devenu un principe : je ne lis jamais les articles qui attaquent des personnes, quelles qu’elles soient. Dans le monde des médias, il est toujours plus facile d’attaquer que de se défendre. Le principe d’égalité de l’action et de la réaction est constamment bafoué. Ceci étant dit, j’accepte de recevoir des leçons – même enrobées de haine – et je suis capable de reconnaître mes erreurs. Ces attaques m’obligent à faire un travail sur moi-même. Il y a toutefois deux choses que je ne comprends pas bien. La première est que le taux de plagiat dans les articles écrits sur moi est assez élevé, à ce qu’on me dit : ils se recopient largement les uns les autres, ce qui, compte tenu de la nature de l’accusation, peut prêter à sourire… La seconde, c’est qu’il y a des effets d’exagération facilement détectables, voire des mensonges. Des journalistes ont écrit qu’on trouvait des phrases non sourcées dans deux tiers des pages de ma thèse. Très vite, cette formulation a été transformée de façon radicale : des articles répètent que les deux tiers ou les trois quarts de ma thèse seraient plagiés ! Comment peut-on écrire une chose pareille ? Comment peut-on faire croire qu’un jury d’une université aurait donné un doctorat à quelqu’un dont la thèse serait composée à 75% d’emprunts ? Si c’était le cas, c’est l’université en tant qu’institution qui serait la première discréditée…
Hélas ! Dominique Lecourt, votre directeur de thèse, est décédé en 2022, et il n’est plus possible de l’interroger.
Oui, il n’est plus là. Jacques Merleau-Ponty est mort lui aussi. Mais les autres membres du jury sont vivants : Françoise Balibar, Michel Paty, Lambros Couloubaritsis. Dans ma thèse, on trouve certaines phrases de ce dernier, qui ne m’a jamais retiré jusqu’à aujourd’hui son soutien.
Être soutenu par un collègue ou un ami alors qu’on a commis une faute n’allège pas le poids de la faute.
Ai-je dit le contraire ?
Étienne, il n’est plus possible de se cacher. Si l’on regarde les emprunts dans la thèse mis en évidence par l’enquête de Heidi.news et la rédaction d’Arrêt sur images, il n’y a aucun doute : ils sont nombreux, les premières pages de votre thèse sont presque un collage de citations…
Oui, et je reconnais que c’était une faute. Mais à l’époque, je n’aurais pas considéré les choses ainsi. J’espère que nous pourrons revenir sur ce point. Je reconnais que j’ai manqué d’intégrité en m’appropriant les formulations d’autrui au lieu de les mettre entre guillemets ou de les paraphraser. Mais d’intégrité « scientifique », en aucun cas, jamais ! Au CEA, où je travaille depuis 1984, je n’ai jamais bidonné des résultats dans un article scientifique, ni forcé l’interprétation de certaines données. Dans aucun de mes écrits, aucune de mes conférences, aucune émission, vous ne me verrez attribuer à un scientifique les mérites d’une découverte ou d’un résultat qui ne viendrait pas de lui. Par ailleurs, j’ai toujours eu le plus grand respect pour la vérité scientifique, et c’est elle que je m’évertue à promouvoir, partout. Or personne n’a jamais dénoncé la moindre erreur dans mes livres, qu’elle fût factuelle, historique, biographique ou scientifique. J’en conclus que j’ai manqué d’intégrité tout court – et je m’en excuse –, mais absolument pas d’intégrité scientifique.
Vous reconnaissez avoir été malhonnête ?
Oui, mais à l’époque, je n’en avais pas conscience. Je ne savais pas que l’on pouvait à ce point être propriétaire de phrases relatant des connaissances partagées faites par d’autres que soi.
Cela ne va pas de soi ?
Il se trouve que c’est Dominique Lecourt qui est venu me chercher après la parution de mes premiers livres. Il m’a proposé d’écrire une thèse sous sa direction. Il a été un mentor exigeant et délicieux. Je me suis emparé d’un sujet ambitieux, qui me fascinait, celui de la question de l’unité en physique. Impressionné par la richesse de ce sujet, je me suis mis à lire frénétiquement. Ma terreur était de me tromper, de ne pas y arriver, d’écrire des choses inexactes, d’avoir un style trop éloigné des canons universitaires… Quand je trouvais un passage dans un livre d’un physicien, d’un philosophe ou d’un historien qui me semblait cohérent, fort, consistant, alors il pouvait m’arriver de le noter tel quel et de le reprendre. Si j’avais su qu’il y avait là un délit au sens légal du terme, je ne l’aurais pas fait. Sans doute aurais-je produit une paraphrase des phrases concernées.
“J’ai failli, certes, mais je n’ai pas trahi la connaissance scientifique. Je n’ai jamais bidonné des résultats ni forcé l’interprétation de certaines données”
Vous avez donc bien emprunté les textes des autres sans le signaler ?
J’ai agi ainsi par manque de confiance en moi. Je ne me sentais pas les épaules assez larges pour porter un sujet si vaste, presque fou. Je craignais d’écrire des banalités, de ne pas être au niveau. Or, ce que le jury a apprécié dans cette thèse, c’est qu’elle développe une idée originale. Je montre en effet que la question de l’unité de la physique était un enjeu ontologique au temps des Grecs, c’est-à-dire que la question qu’ils se posaient était de savoir s’il y a une unité de la substance qui forme le cosmos, tandis que chez les Modernes, le problème s’est peu à peu déplacé, est devenu « législatif » au sens où les physiciens ne sont plus en quête d’une substance unique mais de lois qui sont, elles, universelles et totalisantes. J’ai eu les félicitations du jury à l’unanimité. Les membres du jury ont-ils été complaisants ? Non, ils étaient exigeants. La thèse a été jugée originale, stimulante, et les membres du jury, dans le contexte des années 1990, n’ont pas été choqués de retrouver ici et là des passages de leurs propres travaux. Parfois, c’était eux qui me transmettaient l’un de leurs articles, une participation à un colloque, pour que je les utilise, que je me les approprie.
Il est apparu qu’avant la thèse, dans votre premier essai, Conversations avec le sphinx, il y avait aussi des citations non sourcées.
Jeune enseignant à Centrale, j’avais remarqué que je parvenais à capter l’attention de mes étudiants quand je commençais les cours par l’exposé d’un paradoxe. Et je m’étais promis d’écrire un recueil de ces paradoxes à la retraite, car à l’époque, les jeunes n’écrivaient pas de livres de science pour le grand public. Il se trouve que j’ai appris que j’étais malade d’une tumeur à la gorge. J’ai pensé n’avoir plus que six mois à vivre. Alors, je me suis mis à écrire ce livre dont je rêvais dans une espèce de frénésie, à toute vitesse, la nuit. Ce livre est singulier, il n’est pas rédigé dans un style académique, il contient plein de jeux de mots, d’images, de formules littéraires. Et c’est vrai que là aussi, je l’ai nourri en y mettant des citations que je trouvais çà et là dans les œuvres que j’aimais, il y avait un côté inventaire à la Prévert, c’était ludique, je m’amusais. Je n’ai pas pensé, encore une fois, être en train de commettre un délit. J’étais un jeune scientifique qui s’amusait à écrire un livre pour partager son enthousiasme pour la physique et son histoire.
Donc, dès l’écriture du premier livre, une espèce de pli a été pris, celui du plagiat compulsif ?
Je vous laisse libre de votre vocabulaire, mais où sont les plagiats « compulsifs » dans Conversations avec le sphinx ? Je lisais tous les jours, je notais les citations qui me plaisaient dans des carnets, je les reprenais parfois dans mes livres, avec une forme d’insouciance qui me vaut, quatre décennies plus tard, de voir mon émission de radio s’interrompre. En tant que producteur pour France Culture, je reçois cinq ou six nouveaux livres de vulgarisation scientifique par semaine. J’en lis beaucoup. Ceux qui parlent de physique quantique, de cosmologie ou de physique des particules peinent à être originaux. Mais ce n’est pas un reproche : dans ces domaines, on est souvent condamné au recyclage – beaucoup de choses ont déjà été écrites. Moi, j’ai cherché à fuir la banalité, quitte à employer parfois les mots des autres. Je sais, cette dernière phrase est paradoxale.
Il y a dix ans, vous aviez déjà été inquiété pour des faits similaires. Un article paru dans L’Express en 2016 a montré qu’il y avait, dans votre livre Le Pays qu’habitait Albert Einstein, des citations littéraires sans guillemets. Quelle était votre démarche ?
C’est cet article qui m’a fait comprendre que j’avais fauté. Je vais être sincère, c’est comme si le monde s’était effondré sous mes pieds. Je n’avais jamais eu conscience d’avoir mal fait jusqu’à ce moment-là. Pour autant, on n’est pas du tout dans la même configuration que pour ma thèse : ce livre de 256 pages contient des emprunts faits à Gaston Bachelard, Paul Valéry, Louis Aragon, Jean Cocteau, Jean-Luc Nancy, Stefan Zweig et François Cassingena-Trévedy – sept auteurs pour un total de vingt-deux lignes ! C’est dire la longueur des phrases sans guillemets… N’est-on pas là à mille lieues de la contrefaçon d’une œuvre ? Cela reste un livre personnel, original, et ce n’est pas moi qui le dis.
Un autre fait troublant se rapporte à un canular que vous avez fait sur Twitter en 2022 : vous avez publié une tranche de chorizo en la présentant comme une image de Proxima du Centaure prise par le télescope spatial James-Webb. Mais ce canular avait été fait avant vous par le scientifique Peter Coles.
Cette fois, l’accusation est ridicule, voire absurde : le chorizo est un canular classique en astrophysique. Il a été fait pour la première fois par Jan Castenmiller, le 27 juillet 2018, à propos d’une prétendue éclipse de Lune… Peter Coles l’a lui-même repris, sans le citer. Il aurait fallu que je fasse quoi ? Que je dise d’emblée qu’il s’agissait d’un canular ? Soyons un peu sérieux…
N’êtes-vous pas dans la situation de ces humoristes qui reprennent sans le dire des sketchs de leurs confrères américains ?
Pas du tout ! Et je m’étonne d’ailleurs que vous me posiez pareille question ! Je suis revenu sur l’histoire de la tranche de chorizo dans mon essai Courts-Circuits (2023). Dans le domaine de la physique, ce canular a été utilisé afin d’apprendre à se méfier de ce que nous voyons : souvent, une image de science démontre le contraire de ce qu’elle prétend montrer. Si mon tweet a eu tant de succès, c’est qu’il intervenait dans un contexte où la Nasa diffusait des photographies sublimes prises par le télescope James-Webb, montrant des galaxies naines sans toujours expliquer qu’il s’agissait de visualisations construites à partir de clichés infrarouges captés via des détecteurs, avec des choix de couleur spécifiques. En fait, le but était de montrer qu’il est facile de tromper avec des images dès lors qu’on ne les explique pas en détail. C’est en cela que le canular est pédagogique : une fois qu’il est dévoilé, on prend conscience des biais cognitifs par lesquels il nous a trompés.
“J’ai cherché à fuir la banalité, quitte à employer parfois les mots des autres”
Même après la polémique qui a entouré votre essai sur Einstein, vous avez continué à faire des citations sans guillemets. Dans votre ouvrage le plus récent, Transports physiques (2025), il y a des emprunts à François Dagognet et à Jean-Michel Besnier. Ne faut-il pas admettre que vous êtes atteint d’une espèce de manie du plagiat, de même qu’il y a des kleptomanes ?
Vous êtes en train de me dire que dans Transports physiques, qui compte plus de 250 pages, il y a deux phrases incriminées ? J’ai bien compris ? Je ne sais pas comment la phrase de François Dagognet a pu arriver là, et je m’excuse d’avoir été négligent en l’occurrence. Quant à Jean-Michel Besnier, c’est un ami cher, de très longue date. Nous avons enseigné ensemble à Centrale. Par « ensemble », je veux dire que nous étions tous les deux en même temps devant les élèves dans l’amphithéâtre. Je vous suggère de l’appeler pour qu’il vous dise ce qu’il pense de ce que vous me dites là.
Il est également apparu que vous aviez tendance à pratiquer l’autoplagiat : il vous arrive fréquemment, dans vos interventions, de recycler vos productions antérieures.
Sans doute. Mon but est de lutter contre l’inculture scientifique et la « force du faux », pour parler comme Umberto Eco. Je le fais en y consacrant une grande part de ma vie. Alors, oui, quand j’avais affaire à des publics ou à des lecteurs différents, il m’arrivait de me répéter, tout comme les professeurs qui s’adressent à des classes successives. Par exemple, j’ai élaboré cinq ou six façons différentes de parler de physique quantique ou de relativité, chacune étant adaptée à un type d’auditoire : lycéens, grand public, littéraires, étudiants en science, ingénieurs, détenus… Vous voudriez quoi ? Que j’en invente cinquante autres ?
C’est moins grave que de s’approprier le texte de quelqu’un d’autre, mais si les passages en question sont soumis au droit d’auteur, cela peut créer des conflits entre vos éditeurs.
Vous avez raison, mais je ne considère pas tout à fait ce que je recycle comme de la création intellectuelle. Je me vois plutôt comme un professeur qui tente de partager des connaissances avec le plus grand nombre, en usant de tous les supports : livres, articles, chroniques, conférences, YouTube, France Culture… Forcément, il y a de la récurrence et des répétitions. D’autant que pendant des années, mon problème a été de ne pas savoir dire non aux sollicitations. Mais je voudrais à mon tour poser une question : d’où vient que, lorsque je donne une conférence, on m’invite souvent à en donner une autre, ailleurs, sur le même sujet ? Et quand je publie un livre, pourquoi me demande-t-on d’écrire en plus des articles sur le thème que je viens d’y traiter ? Comment expliquer tous ces appels à la démultiplication du travail initial ?
Vous avez donc mis en place une méthode qui fait système : vous avez tendance à coudre ensemble des citations, à agencer des textes préexistants. Mais sans le dire.
J’ai agencé à ma façon. Je reconnais pour partie celui que je fus dans ces phrases de Jorge Luis Borges : « Je ne suis pas sûr d’exister, en fait. Je suis tous les écrivains que j’ai lus, toutes les personnes que j’ai rencontrées, toutes les femmes que j’ai aimées, toutes les villes que j’ai visitées » [phrases extraites d’un entretien avec le quotidien El País, 1981].
Le problème, c’est que cela jette le discrédit sur toute votre production. On se demande ce qui vient de vous ou non, à chaque page.
Je vous laisse libre de présenter cela comme bon vous semble. J’ai fait un petit calcul : à ce jour, j’ai publié de l’ordre de 10 000 pages… À partir de cette donnée, vous pouvez calculer la proportion que représentent les phrases auxquelles il a manqué des guillemets. Cela vous permettra de quantifier le risque dont vous me parlez. Pour moi, le vrai drame serait d’avoir écrit des choses fausses. Reste que les guillemets manquants, je les déplore et les regrette.
Hobbes affirme dans le Léviathan : “Auctoritas, non veritas, facit legem” – “Ce n’est pas la vérité, mais l’autorité qui fait la loi”. Vous êtes détenteur d’une certaine autorité scientifique, que vous avez dilapidée.
Je suis considéré, à ce qu’on me rapporte, comme un bon pédagogue, un « passeur de sciences », et non une autorité scientifique. Je n’ai pas fait de découverte scientifique. Et je n’ai pas eu connaissance d’articles qui, relatant mes déboires, en profiteraient pour attaquer les institutions scientifiques auxquelles je suis lié. En avez-vous trouvé qui donneraient un commencement de base factuelle à votre remarque ?
“Je ne suis ni une autorité scientifique ni un découvreur. Je suis plutôt un professeur, qui tente de partager des connaissances avec le plus grand nombre en usant de tous les supports”
Dans Comment écrire sa thèse ? (1977), Umberto Eco met en garde les jeunes chercheurs : “Le lecteur qui, par hasard, se rend compte qu’un passage ne paraphrase pas le texte original mais le recopie sans le mettre entre guillemets en retire une mauvaise impression. Et cela ne concerne pas seulement le directeur de thèse, mais quiconque lira par la suite votre thèse.”
Si je comprends bien, Umberto Eco conseille de faire des paraphrases ? Que n’ai-je pas lu cela plus tôt ! Vous me direz, le conseil est passé dans les mœurs : ceux qui utilisent ChatGPT exploitent une production industriellement dopée d’écrits constitués de paraphrases produites par des machines, sans même avoir eux-mêmes lu les textes qui ont servi de base à ces paraphrases… Mais puisque nous échangeons à présent à travers des références, je me reconnais dans ces affirmations de Pierre Michon, dans Le roi vient quand il veut (2007) : « Je peux avouer que je suis une véritable éponge. Ce que je suis en train de lire passe toujours dans mon texte, même si cela ne se voit pas. Ce que je suis en train de lire et tout ce que je connais par cœur. […] Plein de morceaux de Flaubert, Rimbaud, Faulkner, Baudelaire. Et Chateaubriand, Rabelais, Roussel, Lautréamont, Borges, Pound, Pessoa. C’est ma bibliothèque neuronale. Elle fonctionne à plein dans mon écriture, toujours. Au point qu’il m’arrive de m’emparer sans guillemets de ces textes intérieurs, quand ils s’imposent. […] Il y a beaucoup de blocs, de pépites, que je ramasse dans ma mémoire et qui s’incrustent dans ce que j’écris. » Je précise qu’après mon opération de la gorge en 1990, j’ai dû rééduquer ma voix car je n’ai plus qu’une seule corde vocale en état de marche. Je lisais donc des grands classiques, tous les matins pendant une heure, à voix « haute » (tout est relatif). Cela a duré deux ans. C’est ainsi que je suis devenu une éponge, oui, comme dit Pierre Michon.
Michon dit qu’un romancier, au cours de sa création, subit des influences qui orientent son écriture. Cela n’a rien à voir avec le fait de bidonner une thèse.
Permettez-moi de contester le verbe « bidonner » que vous utilisez et qui semble vous ravir. Je maintiens que les phrases de Pierre Michon que je viens de citer s’appliquent tout à fait aux emprunts relevés dans Le Pays qu’habitait Albert Einstein et non à ma thèse.
Comprenez-vous que depuis la publication du Goût du vrai (2020), vous incarnez aux yeux du public le garant de l’exigence de vérité et de la rationalité scientifique, et que cette exigence entre en collision avec les plagiats qui viennent d’être révélés ?
Ce qu’on demande à un scientifique, c’est de ne pas dire de choses scientifiquement fausses et de se corriger quand il se rend compte qu’il s’est trompé. Ai-je jamais failli à cette règle ? À moins que vous considériez qu’un scientifique doive de surcroît vivre dans la pureté ? Qu’il ne doit pas avoir commis la moindre faute dans tous les secteurs de son existence ? Qu’il soit en somme sorti de la condition humaine après avoir suivi une cure de désintéressement personnalisée ? J’ai failli, certes, mais je n’ai pas trahi la connaissance scientifique. Du moins ne me l’a-t-on jamais reproché, sauf vous… Aujourd’hui, certains me lynchent. Parmi eux, il y a des scientifiques. En vertu de votre argument, diriez-vous qu’ils portent atteinte à la rationalité scientifique au motif que les lynchages ne sont jamais d’une élégance folle, surtout lorsqu’ils se font « par-derrière » ? Vous, au moins, avez eu le courage de venir me dire droit dans les yeux votre mécontentement. Et pour cela, je vous remercie : les leçons de morale sont toujours plus fortes quand elles sont courageuses.
Qu’allez-vous faire maintenant ?
Je vais prendre ma retraite du CEA le 1er janvier 2027, j’ai 68 ans. Je vais pouvoir me reposer, m’accorder enfin du temps libre, réfléchir, continuer à écrire et tenter de retrouver la confiance des lecteurs. J’ai également le projet d’aller enseigner, d’une façon ou d’une autre, dans des quartiers dits « difficiles », afin de faire découvrir la science aux jeunes à qui on en parle bien trop peu.
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