Édito
Flotter sur l’infini : l'édito d’Alexandre Lacroix
©Charles Berberian pour Philosophie Magazine
Cet article est issu du numéro 201 de Philosophie magazine « Le sentiment océanique. Peut-on faire l'expérience de l’infini ? », en kiosque le 10 juillet 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Chaque année, aux alentours du 15 août, je fais la même expérience, dont je suis certain qu’elle est partagée : je prends un bain de mer en sachant que c’est le dernier de l’année. Il me faudra ensuite abandonner le littoral, regagner la ville où je travaille. Ce bain, comme il précède un départ, presque un arrachement, prend une valeur sentimentale à mes yeux. Je le prolonge. Je ne le gâche pas en étant trop actif, en me contentant de nager. Au contraire, j’y mets un peu de contemplation, de douce passivité, en faisant longuement la planche, étendu sur l’eau qui me soutient comme un matelas mouvant. Je prends le temps d’observer la course d’un nuage qui passe d’un bord de l’horizon à l’autre. Je tourne les yeux tantôt vers la plage avec ses parasols bariolés, les constructions qui réfléchissent la lumière ocre du soleil, amas balnéaire dérisoire, tantôt vers l’horizon qui a quelque chose d’inquiétant, car si je me laisse dériver trop longtemps, je serai en danger de ne pas pouvoir revenir, de me noyer. Je suis pris entre les cris d’enfants et la hantise d’un engloutissement. Les voix, les bruits des moteurs des bateaux me parviennent encore, mais tamisés par l’eau entrant dans les oreilles, qui ajoute comme un rideau acoustique entre les communications extérieures et les pensées.
Mais si j’y songe, cette expérience est paradoxale, qui consiste à introduire le fini – la certitude que les vacances sont arrivées à leur terme – dans l’infini, ou ce qui en tient lieu – les vastes étendues d’eau salée.
Une lignée philosophique insiste, depuis l’Antiquité, sur le fait que nous sommes capables d’appréhender l’éternité en la ressentant dans l’instant présent, et ainsi de faire du fini un point d’ouverture sur l’infini. Mais ce qu’on raconte moins, c’est que nous avons la capacité symétrique, celle de projeter notre finitude, la conscience tragique que nous avons que toutes les choses sont éphémères, sur ce qui n’a pas de contours ni de limites perceptibles.
Je me demande si le jeune philosophe Carlo Michelstaedter, qui a vécu sur les hauteurs de Trieste et s’est donné la mort en 1910 à l’âge de 21 ans, après avoir laissé un traité de métaphysique passionnelle, La Persuasion et la Rhétorique, qui était ravagé par l’angoisse et des amours impossibles avec une femme divorcée, n’a pas éprouvé quelquefois ce paradoxe en se baignant dans les vagues bleues du golfe de Trieste. Dans un paragraphe intitulé « La douleur et la joie », il écrit, sans doute en parlant de lui-même : « Ce qu’il sait, ce qui donne sa saveur à sa vie plus vaste, c’est le plaisir actuel qu’il prend à chaque instant. Sa maturité en chacun de ces points est d’autant plus délicieuse que la force de sa douleur est plus intense. » Et il ajoute : « La stabilité de l’individu occupe un temps infini dans l’actualité du présent et arrête le temps. » N’est-il pas en train de décrire l’être humain faisant la planche tandis que pour lui, l’été s’achève ? Et comment nommer une telle joie mêlée de douleur ?