Édito

Le risque à prendre

Temps de lecture : 3 min

Cet article est issu du numéro 142 de Philosophie magazine « Comment avoir confiance ? », en kiosque le 27 août 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’était il y a déjà longtemps, mon fils aîné n’avait que 4 ans et demi – il en aura bientôt 20 –, et nous nous promenions, en compagnie d’amis marseillais, sur un sentier de la calanque de Callelongue.
En sandales, mon fils ne se contentait pas de suivre le tracé pierreux du chemin. Au-dessus de nous, il escaladait les roches dentelées, passait comme un chat à travers leurs escarpements. Il y avait, ici et là, des buissons de romarin ou des branches de chênes nains auxquelles il se retenait, mais, la plupart du temps, il devait trouver son équilibre à même le calcaire nu.
Un moment arriva où il fut confronté à un passage plus encaissé. Si son pied glissait, il risquait de dévaler d’au moins de 3 ou 4 mètres. Les roches étant acérées, je pouvais presque deviner l’effet qu’elles produiraient sur sa peau, et j’en frémissais. Plus précisément, j’en avais mal aux gencives, comme si nous n’étions faits que d’une seule chair lui et moi, et que j’étais capable d’éprouver par anticipation ses douleurs en cas de chute.
« Ce sont des moments difficiles quand on est parent », commenta mon amie Marie-Christine qui nous accueillait pour ce week-end à Marseille et exerçait le métier de directrice de crèche ; elle était assez versée dans la puériculture pour avoir suivi la direction de mes pensées. « D’un côté, on voudrait les protéger. De l’autre, il faut bien les laisser faire, sinon ils n’arriveront jamais à rien. »
Elle avait raison, et le dilemme étant bien posé, je décidais de ne pas modifier mon attitude et de ne pas demander à mon fils de revenir auprès de nous pour me donner la main. Même si j’avais de l’appréhension et souffrais presque de le voir sautiller si maladroitement d’une arête à l’autre (le scratch de ses chaussures était-il seulement bien mis ?), j’avais confiance, je savais qu’il était capable de prendre ces initiatives sans se blesser. Si j’avais manifesté mes craintes, c’est là que je l’aurais mis en danger, car il aurait perdu du même coup son assurance. C’est parce que ma confiance flottait autour de lui, comme une paroi protectrice invisible, qu’il poursuivait ses escalades avec le sourire aux lèvres. Son aisance n’était pas étrangère à une forme de télépathie qui me liait à lui, du moins c’est ce que j’imaginais.
Jusqu’à la fin de la promenade, je n’émis pas un commentaire, et il poursuivit son itinéraire parallèle au nôtre, mais bien plus acrobatique. Par une constante anthropologique remarquable, tous les enfants préfèrent aux chemins leurs bordures plus accidentées.
C’est que deux activités sont propres à l’être humain, bien qu’elles remplissent des fonctions opposées. Pour une part, nous sommes des spécialistes de la bonne gestion du cocon. Qu’il s’agisse de mettre la table, d’arranger un lit avant de dormir, de décorer une chambre ou de nous recréer un univers de travail dans une voiture de TGV, nous sommes de fantastiques aménageurs de microcosmes – ce que rappelle avec éloquence la passion enfantine pour la construction des cabanes. Mais nous portons en nous une contre-tendance qui nous fait grimper au sommet des arbres, descendre au fond des criques et des grottes, et nous porte à tenter régulièrement le saut dans l’inconnu. Tout est question de dosage sans doute, et rien n’empêche d’envisager une éducation qui combine idéalement ces impulsions contradictoires. Mais s’il fallait n’en retenir qu’une, si je devais dire où va ma préférence, le monde étant ce qu’il est, c’est-à-dire incertain et pas très reposant, je donnerais le primat au saut dans l’inconnu.