La lettre du vendredi
Le rock, ma béquille existentielle
Le groupe Nirvana (de g. à dr., Kurt Cobain, Dave Grohl, Krist Novoselic) en 1992. © Davetoaster/Flickr - CC BY 2.0
« Aujourd’hui, nous sommes le 5 avril. Cela fait donc exactement trente ans que Kurt Cobain, l’iconique guitariste et chanteur de Nirvana, s’est tiré une balle dans la tête. Je n’avais même pas un an lorsque cet événement tragique s’est produit, mais c’est comme s’il m’avait affecté a posteriori.
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C’est que Nirvana m’a fait découvrir l’émotion musicale. Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai entendu Smells Like Teen Spirit. C’était en classe de musique, en 6e : les vacances d’été approchant, notre professeur nous avait invité à apporter des albums que nous voulions passer, et un camarade avait amené Nevermind, que sa grande sœur écoutait en boucle. Dès les premières notes, j’ai compris que la musique allait prendre une plus grande place dans ma vie. Jusqu’à présent, je ne l’écoutais que de loin, comme un simple divertissement, une manière de passer le temps, de recouvrir le son du monde par un autre, plus plaisant et rythmé. Là, en moins de cinq secondes, j’ai réalisé qu’elle pouvait s’apprécier d’une tout autre manière, proprement grave et existentielle, me parler au plus profond de mes tripes. En découvrant le rock, ou plus exactement un rock d’une telle intensité (car mes parents en écoutaient déjà de temps à autres sur la chaîne hi-fi du salon), je découvrais le véritable pouvoir de la musique.
À compter de ce jour, j’ai écouté et réécouté Nirvana, et je me suis surpris, par leur intermédiaire, à me reconfronter à des questions existentielles sur un mode distancié et apaisé. Je me suis par exemple dit, lors d’une énième écoute du chef-d’œuvre susmentionné, que j’aimerais qu’il soit joué à mon enterrement, sans que cette pensée fasse jaillir en moi un flot d’angoisses et de terreur, comme lorsque, enfant, je songeais à ma finitude. De fil en aiguille, j’ai voulu approfondir, voir si je pouvais ressentir des choses de cet acabit avec d’autres groupes de rock. Dans un premier temps, ceux de l’époque de mes parents ne m’ont pas “suffi”. Il me manquait la puissance tribale et tellurique de Cobain et ses acolytes ; je me suis donc tourné vers le metal, qui m’a immédiatement fasciné. Ce n’est qu’après m’être longuement confronté à son énergie abyssale que j’ai pu apprécier à leur juste valeur de nombreux groupes plus calmes des années 1960 et 1970, les Pink Floyd en tête, dont j’estime toujours que la musique incarne et exprime à sa façon toute la vérité du monde.
Le rock en général m’a alors obsédé, et j’ai voulu absolument tout écouter, tout connaître de l’histoire de ces groupes dont les membres charismatiques et leurs histoires souvent chaotiques m’intriguaient. Pourquoi cette monomanie ? Au fond, je crois que c’est parce que je savais qu’ils pouvaient devenir et rester d’éternels compagnons de route, ce qui n’a cessé de se vérifier avec le temps. Les relations, les emplois, les lieux de vie changent ; les groupes demeurent. À une époque aussi instable que la nôtre, où les bifurcations sont légion, il n’y a pas beaucoup d’instances comme celles-ci auxquelles se raccrocher.
De fait, “mes” groupes ont toujours été là et ont accompagné tous mes changements de vie, me donnant un courage que je ne trouve nulle part ailleurs dans les phases transitoires.
Dans son récent essai No Fear of the Dark (La Découverte), le philosophe et sociologue Hartmut Rosa évoque cette idée : “Nos groupes préférés, écrit-il, portent en quelque sorte ‘témoignage de notre propre histoire’.” Nous co-évoluons ensemble, nous approprions pour nous-mêmes la puissance, la poésie et le langage qu’ils diffusent, en en faisant une ritournelle à même de familiariser un minimum n’importe quel inconnu. Il se trouve qu’à l’heure où je vous écris, chers lecteurs, je m’en vais vers d’autres horizons, étant amené pour quelque temps à rejoindre la rédaction de notre publication sœur, le magazine Sciences humaines. Et dans cette période transitoire, comme dans toutes les autres, cela ne loupe pas : je n’ai de cesse de faire appel à ma ritournelle rock, à mes béquilles existentielles qui ont toujours été là et le seront toujours. Dans un mot resté fameux, Nietzsche disait : “La vie sans musique est tout simplement une erreur, une torture, un exil” (lettre à Gast, 15 juin 1888). Grâce à elle, en tout cas, mes départs ne sont pas des exils.
Je vous dis à bientôt et vous remercie d’avoir pris le temps de lire, à l’occasion, mon babil.
N. B. : Vous avez été très nombreux à réagir à notre article sur la nouvelle annonce de Gabriel Attal : l’interdiction de TikTok aux lycéens ayant obtenu moins de 16/20 au bac philo. Vous êtes contre le réarmement moral ou quoi ?! Mais certains ont remarqué la date de sa publication : lundi 1er avril. Pardon, pardon, on n’a pas pu s’empêcher. »