Entretien

J.-M. Pottier : “Le rock indé est le cri d’une génération désabusée mais pas nihiliste”

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J.-M. Pottier : “Le rock indé est le cri d’une génération désabusée mais pas nihiliste”

© Le Mot et le Reste

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Jean-Marie Pottier, journaliste indépendant et collaborateur chez Philosophie magazine, publie une passionnante histoire du rock alternatif aux États-Unis, Alternative Nation. La scène indépendante américaine (1979-2001) (Le Mot et le Reste, 2021). En sa compagnie, explorons ce genre musical et voyons comment il révèle un certain esprit fin de siècle…

 

On a l’impression que le rock alternatif se définit toujours en creux, par ce qu’il n’est pas. Peut-on en donner une définition plus substantielle et positive ?

Jean-Marie Pottier : Le rock indépendant s’inscrit effectivement dès ses origines dans une forme d’opposition. Mais ce n’est pas pour autant une opposition négative, il y a du constructif aussi dans cette démarche. L’un des principes fondateurs de l’indie rock américain est de recréer les conditions du live, en rejetant toute forme d’artificialité, en contraste avec la musique pop des années 1980, qui, de Michael Jackson à Madonna, produit des sons très léchés et travaillés. Cette volonté de sortir des standards de la musique commerciale s’observe aussi dans l’image que les groupes de rock indé transmettent. Les clips sont simples voire minimalistes. Alors qu’au même moment, MTV domine avec ses clips hyperscénarisés, que Michael Jackson promeut l’album le plus vendu de tous les temps, Thriller, grâce à un clip du réalisateur John Landis, un groupe, les Replacements, filme simplement, pour le clip de son single Bastards of Young, un plan-séquence en noir et blanc sur une enceinte devant laquelle une main fume une cigarette. Les pochettes de disques sont aussi très basiques. La pochette du premier album du groupe R.E.M., Murmur, montre un paysage abandonné en Géorgie, avec une ancienne voie ferrée recouverte par la végétation. Ce mouvement d’opposition artistique à l’encontre des standards musicaux mais aussi visuels de l’époque a créé une véritable esthétique du rock indé.

 

 

The Replacements, Bastards of Young (1985)

 

Une autre spécificité de ce mouvement « négatif », c’est le rapport ambivalent envers les grands labels de musique.

En effet, il y a un double mouvement. Les groupes de rock indépendant s’opposent aux majors du disque, aux chaînes de télévision, aux radios commerciales, etc. Ils promeuvent plutôt les radios étudiantes, les petites salles de concert, créent leurs propres petites communautés... Ils refusent de se faire marchandiser et digérer par le système, ayant en tête le souvenir du dévoiement de l’esprit originel de Woodstock auquel leurs parents avaient pourtant cru. Ce genre musical a été comparé par un grand critique britannique, Simon Reynolds, au populisme de gauche et agraire de la fin du XIXe siècle aux États-Unis, où il s’agissait de se battre et lutter contre les grands propriétaires terriens, industriels et financiers. Il y a une vraie contestation du système dans un souci d’indépendance ! Mais cette recherche d’indépendance à tout prix est paradoxalement mise à mal par leur succès. Dès le milieu des années 1980, on se rend compte que les musiciens sont insatisfaits de cette espèce de cocon créé par les labels indépendants. Les disques ne sont parfois pas assez distribués et les groupes ont l’impression de devoir sans cesse réclamer l’argent qu’on leur doit. Nirvana est un très bon exemple : le groupe entretient des relations compliquées avec son label, le mythique Sub Pop, et décide de signer sur une major, Geffen, sur laquelle il connaîtra le triomphe avec l’album Nevermind [lire notre article à ce sujet].

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