Musique
L’essence du rock
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 10 de Philosophie magazine « 10 - juin 2007 », en kiosque le 31 mai 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le rock’n’roll, chacun croit le connaître, mais comment le définir ? Pour Roger Pouivet, son essence n’est ni musicologique, ni politique, ni romantique, pas plus qu’elle n’est liée au phénomène du concert. Au contraire, le rock serait l’œuvre musicale conçue pour l’enregistrement.
Qu’est-ce qui vous a poussé, vous philosophe, à vous intéresser au rock’n’roll ?
Je me suis aperçu qu’en enseignant l’esthétique à l’université, je prenais comme exemples des œuvres de Bach ou de Mozart, alors qu’en rentrant chez moi, j’écoutais plutôt du rock. Quelles raisons pouvait-il y avoir à cela ? Aucune, je crois, à part une posture un peu ridicule qu’on croit devoir adopter quand on fait de la philosophie. L’impasse faite par les philosophes de l’art sur une des formes principales de la création musicale aujourd’hui, le rock, est difficilement défendable. Parménide dit au jeune Socrate de n’avoir de mépris pour aucune réalité.
Je suis son conseil. La nature de l’œuvre musicale rock est un sujet passionnant pour le philosophe de l’art.
La saison des concerts et des festivals commence. Votre thèse, selon laquelle l’essence du rock réside uniquement dans l’enregistrement en studio, choquera beaucoup d’aficionados pour qui l’énergie du rock ne se manifeste jamais mieux que sur scène.
Je comprends très bien que, pour les amateurs, la véritable nature du rock soit liée au concert. Mais le problème est qu’il existe des concerts pour bien d’autres genres de musique. L’aura et la présence scénique ne lui sont pas réservées.
Pensez à la Callas et aux échauffourées lors de certains concerts de Stravinsky ! Rostropovitch sur scène n’était pas moins impressionnant que Jimmy Hendrix. Le primat du live est une erreur de perspective. L’essence du rock est l’enregistrement. L’œuvre musicale rock est cet enregistrement, exactement ce qu’on écoute en se passant un CD. Cela suppose, dans les années 1950-1960, l’invention du magnétophone multipiste. Cela nécessite aussi le mixage, l’activité d’un ingénieur du son et d’un producteur. L’exemple chimiquement pur de ce genre reste l’album des Beatles Sgt. Pepper’s et le rôle décisif que joue dans cet album son producteur George Martin, le « cinquième Beatles », tout comme dans Abbey Road. Les développements musicaux majeurs du rock sont apparus dans des studios, comme dans le cas de Presley, de Dylan, des Rolling Stones, de U2 ou de Red Hot Chili Peppers. Ce sont des innovations liées aux techniques d’enregistrement et d’ingénierie sonore. Même si la chanson préexiste à son enregistrement, celui-ci n’est pas simplement destiné à donner une interprétation supplémentaire de la chanson et à la diffuser, mais il constitue l’œuvre à partir de la chanson, qui n’en est qu’un élément. On enregistre des éléments musicaux, ils sont « mixés », on leur ajoute parfois des éléments non musicaux (des bruits, comme les enfants qui pleurent dans « The Bed » sur Berlin de Lou Reed) et, surtout, on crée une identité sonore, celle de morceaux comme « Satisfaction » des Rolling Stones ou d’un disque entier, comme Blonde on Blonde de Bob Dylan.