Théâtre

« Victor » de Roger Vitrac : tréfonds et grandeurs de l’enfance

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« Victor » de Roger Vitrac : tréfonds et grandeurs de l’enfance

Thomas Durand dans le rôle de Victor © Jean-Louis Fernandez

La pièce « Victor ou les enfants au pouvoir », du surréaliste Roger Vitrac, reprise au Théâtre de la Ville à Paris jusqu’au 29 mars 2013, et en tournée en France ensuite, illustre avec brio les ressorts de l’inconscient, les tréfonds et les grandeurs de l’enfance.

« Maman est enceinte d’un enfant mort. » La réplique est de Victor, gamin mort de n’avoir pas pu supporter les carcans du monde bourgeois, son hypocrisie, ses névroses, dans la pièce éponyme de Roger Vitrac (1899-1952) représentée jusqu’au 29 mars 2013 au Théâtre de la Ville, dans une lucide mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota.

Journaliste, poète et dramaturge surréaliste, Roger Vitrac (1899-1952) est un révolté lui aussi, héritier d’Alfred Jarry, un maître ; les personnages de ses pièces sont cousins d’Ubu. Mais Emmanuel Demarcy-Mota tire avec intelligence cette pièce de 1928 hors des sentiers consacrés du surréalisme, en en excluant la provocation et les prolongements absurdes. Ce qu’il va puiser en Victor, ce sont les ferments de l’enfance, sa foi, son ardeur et sa rébellion. « S’il garde quelque lucidité, l’homme ne peut que se retourner alors vers son enfance qui, pour massacrée qu’elle ait été par le soin de ses dresseurs, ne lui semble pas moins pleine de charmes », résume André Breton dans son Manifeste.

« Un héros parcourant le monde avec les yeux d’un pervers polymorphe et pansexuel »

Dans un ravissant décor d’intérieur cossu, surplombé par des racines tombant des cintres – celles de la généalogie et de la famille –, couvert de feuilles mortes, Emmanuel Demarcy-Mota donne à Victor la carrure d’un héros shakespearien dont, après Hamlet, Freud aurait volontiers fait ses choux gras. Le psychanalyste Georg Groddeck (1866-1934) l'a fait, devançant même Vitrac de quelques années, avec son Chercheur d’âme (1921). Dans ce roman psychanalytique et picaresque, le médecin allemand suit les pas d’un héros parcourant le monde avec les yeux d’un pervers polymorphe et pansexuel.

Il affirme ensuite dans le Livre du ça (1923), que les jeux d’enfants ont pour but d’initier à la sexualité, car « la nature donne à l’enfant des frères, des sœurs et des compagnons de jeux pour qu’il apprenne la sexualité à leur contact ». Selon lui, le plaisir est le but légitime de toutes les fantaisies sexuelles : « Les relations sexuelles doivent apporter du plaisir et, dans tous les hymens, si pudiques que soient les hommes et chastes les femmes, on les pratique sous toutes les formes imaginables ; masturbation mutuelle, exhibitionnisme, jeux sadiques, séduction et viol, baisers et succion aux zones érogènes, sodomie, échange des rôles […]. Seules quelques personnes n’en ont pas le courage ; en revanche, elles en rêvent. Mais je n’ai pas remarqué qu’elles fussent meilleures que celles qui ne renient point leur enfantillage devant l’aimé. »

Victor, lui, ne manque aucun enfantillage. Il se grime, détruit, pète, tue, met bas les masques, incarnant les ressorts de la sexualité, du fantasme d’écoute, des névroses, du sadisme, du masochisme, de l’exhibitionnisme, du voyeurisme… dont il sait déjà tout. Victor l’enfant terrible menace l’ordre et la filiation, révolté anarchiste, gros de désarroi et de solitude, perdu dans « un monde puant et revanchard qui n’avait pas encore digéré sa défaite. » Un grand enfant, grandi par cette brillante interprétation.
 

Victor ou les enfants au pouvoir de Roger Vitrac
Du 18 au 29 mars 2013, au Théâtre de la Ville
Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Avec Élodie Bouchez,
 Céline Carrère,
 Valérie Dashwood,
 Thomas Durand, 
Philippe Demarle,
 Anne Kaempf, 
Sarah Karbasnikoff, 
Stéphane Krähenbühl,
 Serge Maggiani, 
Hugues Quester
Collaboration artistique : François Regnault / Scénographie & lumières : Yves Collet
 / Musique : Jefferson Lembeye /
 Costumes : Corinne Baudelot
 / Maquillage : Catherine Nicolas
 / Accessoires : Clémentine Aguettant
 

 

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