Roger-Pol Droit : “Nietzsche m’a appris l’impureté de la pensée”

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Cet article est issu du numéro 136 de Philosophie magazine « 136 - février 2020 », en kiosque le 16 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Parce qu’il lance un défi à l’ordre établi, Nietzsche attire bien des philosophes en herbe. Mais Roger-Pol Droit, lui, ne l’a vraiment compris qu’à l’âge adulte. Il l’a donc lu comme un sage autant que comme un dynamiteur : en effet, Nietzsche enseigne un certain art de rester en mouvement dans sa pensée et de s’engager dans la vie.

« Jusqu’à mes 30 ans, je n’ai rien compris à la pensée de Nietzsche. Chaque fois que je le lisais, il demeurait à l’extérieur, comme pour beaucoup de lecteurs, sans doute. Quelque chose, chez lui, me paraissait excessif ou grandiloquent, parfois même incohérent. Je ne comprenais pas pourquoi il semblait soudain dire l’inverse de ce qu’il venait de dire deux pages plus tôt. Je n’étais pas en mesure de ressentir sa démarche du dedans. Normalien, agrégé, je pouvais faire un exposé sur l’apollinien et le dionysiaque, l’éternel retour ou le surhomme… Mais comprendre un philosophe ne se borne pas à manier ses concepts ou à exposer sa doctrine. Il faut pouvoir le sentir de l’intérieur. Avec Nietzsche, je n’y suis parvenu que plus tard.

Entre 1977 et 1983, j’ai vécu à l’écart du monde intellectuel parisien dans lequel j’avais baigné très tôt, un pied dans le monde universitaire, un pied à la rédaction du Monde. Je me suis installé dans une maison perdue, le bureau de Poste et les commerces à dix kilomètres, avec l’envie de savoir si j’avais quelque chose à écrire. J’enseignais, tout en écrivant de petits textes, morcelés, fragmentaires, tâtonnants. À cette période, Nietzsche s’est mis à résonner en moi de façon différente. Je me suis rendu compte qu’il ne propose pas une doctrine mais une façon de déplacer le regard. Lui-même n’a cessé, toute sa vie, de se libérer des carcans qui l’enfermaient : le christianisme, l’Université, la métaphysique classique… En fait, il livre les moyens d’une libération, donne les clés pour se débarrasser du sérieux, de la pesanteur.

Ce qu’il m’a permis de questionner, ce sont les distances, et d’abord la distance envers soi-même. J’appelle cela un décollement. Socrate agit ainsi, lui aussi : il nous décolle de la première idée, de l’évidence apparente, de la conviction initiale. En ce sens, philosopher, c’est décoller de soi, du sens qui s’offre, des familiarités qui doivent être examinées plutôt que d’être acceptées d’emblée. Nietzsche m’a permis de me décoller des pesanteurs du sérieux. “Les érudits tricotent les chaussettes de l’esprit”, écrit-il dans Ainsi parlait Zarathoustra. C’est l’une de mes phrases préférées. C’est juste, plutôt drôle et très méchant. Les chaussettes sont certainement une bonne et utile invention. Mais s’il n’y a rien d’autre, l’esprit reste planqué dans des charentaises scientifiques. L’érudition, avec tout ce qu’elle a de respectable et de pointilleux, doit rester un outil, sous peine de se transformer en prison. Philologue de formation, Nietzsche s’est libéré de ce carcan en fabriquant, par exemple, un Démocrite très personnel, appuyé sur les rares fragments qui nous restent. C’est sa façon de montrer comment toute véritable compréhension d’un auteur est en réalité une réinvention malgré toute l’érudition que l’on peut y investir. »

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