La lettre du lundi
Le sens d’une exécution
Washington, D.C. (États-Unis), le 28 février 2025. Volodymyr Zelensky (au centre) lors de la réunion avec le président des États-Unis Donald Trump, dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. © Shutterstock/Sipa
« La très violente altercation dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, entre Volodymyr Zelensky d’un côté et Donald Trump et J. D. Vance de l’autre, est une scène sidérante destinée à rentrer dans tous les livres d’histoire. Qu’en conclure ?
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D’un point de vue humain, elle s’apparente à une tentative d’exécution digne de la mafia. D’un point de vue politique, elle acte la défaite de l’Ukraine et l’extension de la menace russe aux portes d’une Union européenne désarmée et désunie. D’un point de vue philosophique, enfin, elle marque sans doute la fin de l’idéal utopique de paix perpétuelle, dessiné au XVIIIe siècle, au profit d’un nouveau modèle géopolitique structuré autour de la logique sombre et implacable de la puissance.
Donald Trump : “Vous n’avez pas les cartes en main.”
Volodymyr Zelensky : “Je ne joue pas aux cartes. Je suis très sérieux, Monsieur le président. Je suis le président d’un pays en guerre.”
D.T. : “Vous jouez aux cartes. Vous jouez avec la vie de millions de personnes. Vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale (bis). Et ce que vous faites est très irrespectueux envers ce pays qui vous a soutenu bien plus que ce que beaucoup disent qu’il aurait dû.”
J. D. Vance : “Avez-vous seulement dit ‘merci’ une seule fois pendant toute cette réunion ?”
V.Z. : “Je suis très respectueux. J’ai dit merci de nombreuses fois.”
D.T. : “Soit vous concluez un accord, soit nous vous laissons tomber. Et si nous nous retirons, vous devrez vous battre. […] Très bien. Je pense que nous en avons assez vu. Qu’en pensez-vous, hein ? Ça va faire de la très bonne télévision.”
C’est en rentrant en voiture de nos vacances à la montagne avec ma sœur et nos enfants, ce samedi, que nous avons pris toute la mesure de l’événement. La veille déjà, alors que nous découvrions sur nos téléphones les images du clash entre Zelensky, dans son costume simple et valeureux, de chef de guerre, faisant face, droit comme un i sur son fauteuil jaune, aux assauts de Trump et Vance, nous avions essayé toute la soirée d’en décrypter la dimension humaine. Dans ce lieu feutré, dédié aux grandes rencontres diplomatiques, Zelensky était venu signer un accord qui, même s’il avait fait l’objet de discussions houleuses relatives aux garanties de sécurité que les États-Unis étaient prêts à apporter en échange de leur accès aux terres rares du pays, devait marquer la première étape du cessez-le-feu que Trump s’enorgueillit de pouvoir obtenir. Est-ce parce que Zelensky a maintenu ses exigences ? Parce qu’il n’a pas craint de mettre ses interlocuteurs devant leur ignorance des ressorts et du calendrier de cette guerre ? Ou parce qu’il a laissé entendre que l’influence de Poutine avait déjà commencé à souffler, par-delà l’océan, jusqu’aux États-Unis ? Toujours est-il que Trump et Vance se sont alors livrés à une attaque en règle de la personne de Zelensky l’accusant d’être habité par la haine, de manquer de reconnaissance et d’embarquer ceux qui le soutiennent dans une guerre sans fin. Comme l’a relevé ma sœur, cela faisait penser à une scène du Parrain où Don Corleone, flanqué d’un de ses acolytes, voulait transformer un interlocuteur récalcitrant en affidé, lui expliquant que son intransigeance mettait en péril l’organisation et qu’il n’avait le choix qu’entre faire allégeance… ou mourir. Tout en n’oubliant pas de lui signifier qu’il venait de participer, malgré lui, à un show télévisé. Le lendemain, sur la route du retour, nous avons entendu à la radio l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau mettre des mots sur nos intuitions de la veille. Cette scène, affirma-t-il avec gravité, équivaut à “une mise à mort transformée en spectacle télévisuel qui acte la défaite ukrainienne… La question n’est plus de savoir si l’Ukraine a perdu, mais quelles seront les modalités de cette défaite”.
Je me suis alors souvenu de la conclusion du livre d’entretiens que j’avais réalisé il y a un peu moins d’un an, entre le même Audoin-Rouzeau et l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis Gérard Araud, intitulé Faire la guerre sans l’aimer ?, paru chez Philosophie magazine Éditeur. Il se terminait par cette prophétie du diplomate sur la fin de la sécurité européenne et atlantique : “Je suis convaincu que si Donald Trump est élu, une véritable révolution géopolitique aura lieu. Les États-Unis, qui déjà nous quittaient sur la pointe des pieds, claqueront la porte au nez de l’Europe. Ils nous diront : ‘Vous n’êtes plus notre problème… Vous êtes devenu une périphérie du monde dont le centre est dorénavant le Pacifique. C’est le siècle du Pacifique, et nous sommes des pragmatiques’.”
Même s’il reste à espérer que ce coup de tonnerre va réveiller les Européens de leur langueur – ils ont commencé, dès ce week-end, à manifester leur volonté de devenir les acteurs de la sécurité du continent –, un dernier enseignement émerge de cette scène ahurissante. Le rêve de “paix perpétuelle” dessiné au XVIIIe siècle par l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant, et auquel l’Europe a cru pouvoir donner corps au lendemain des deux guerres mondiales, est en train de se dissiper. En l’absence d’un monarque universel susceptible de la faire respecter, la paix n’existe qu’en proportion des armes dont se dotent les États pour assurer leur sécurité. Comme le souligne le professeur de stratégie Olivier Zajec : “Il faut être puissant pour être protégé, ou bien être protégé par un puissant.” Mais Rousseau lui-même concluait son opuscule sur la paix perpétuelle par une réserve réaliste : “La seule chose que l’on suppose aux souverains, c’est assez de raison pour voir ce qui leur est utile et assez de courage pour faire leur bonheur. Si malgré tout cela, ce projet demeure sans exécution, ce n’est donc pas qu’il soit chimérique, c’est que les hommes sont insensés et que c’est une folie d’être sage au milieu des fous.” N’est-ce pas ce que nous ressentons tous aujourd’hui en Europe : c’est une folie de continuer à vouloir être sage au milieu des fous ? »