Exposition
Lee Ufan au palais des Papes : pierres de touche
Lee Ufan, “Relatum”. De g.à dr. : “Beyond”, 2026, et “The Stone”, 2026. Photos © David Giancatarina
L’artiste coréen Lee Ufan est exposé au palais des papes, à Avignon, jusqu’au 15 novembre. Célèbres pour leur minimalisme monumental, ses réalisations offrent un dialogue tranchant avec la forteresse gothique, dont les murs (sur)chargés d’histoire contrastent avec les « choses » qu’il y installe. Cédric Enjalbert est allé voir sur place ce dont il retourne.
« Une pierre. Un pas. Un fil. Un chemin qui chemine… jusqu’au palais de Papes, à Avignon. L’artiste Lee Ufan y expose une sélection choisie de ses œuvres, simples mais frappantes. Vibrantes parce que modestes. À 90 ans, le plasticien coréen nourrit toujours de pharaoniques projets. Il a fait recouvrir l’une des salles principales d’un impressionnant tapis d’ardoises (60 tonnes montées à la main dans les étages !). Il ramène ainsi ce haut lieu de la chrétienté à sa pure matérialité, presque fragile, en deçà de ses fonctions symboliques.
Correspondances
Pour l’artiste, une œuvre n’a de sens que dans sa relation vibrante à l’espace. Toutes ses sculptures s’intitulent ainsi Relatum. Deux d’entre elles s’imposent comme des pierres de touche, révélant le spectateur à sa nature sensible, d’être “touchant-touché”. Dans une chapelle, un rocher est fiché dans le sol comme un bloc d’éternité, une stèle nostalgique magnifiant l’érosion du temps. Dans la hotte d’une cheminée, c’est un fil d’acier qui plonge droit dans un miroir, sans début ni fin. Dans le cloître, un anneau traversé d’une barre d’acier complète ce parcours, dans l’épure, la brillance et le mystère de la forme.
L’événement déclencheur
Lee Ufan a vécu au Japon, où il est le représentant du Mono-ha, un mouvement artistique qui revient aux “choses mêmes”, pour emprunter une expression de phénoménologue (mono signifie la “chose” en japonais). Comment ? L’artiste emploie des matériaux bruts, naturels ou industriels, qu’il se contente de juxtaposer. Mais, par un effet de métamorphose, ces simples arrangements in situ créent aussitôt de la complexité. Maurice Merleau-Ponty a identifié cette capacité des œuvres d’art à faire “événement”, par la grâce de ce qu’il appelle “l’institution” (Stiftung, en allemand). L’institution n’est pas le musée ou l’organisation de légitimation. Le terme désigne un événement fondateur, un tournant initiant une nouvelle manière d’exister dans le monde – comme le choc amoureux ou l’émotion artistique. De tels événements sont instituants. Dans ses Résumés de cours au Collège de France, le philosophe écrit qu’il entend “par institution ces événements d’une expérience qui la dotent de dimensions durables, par rapport auxquelles toute une série d’autres expériences auront sens, formeront une suite pensable ou une histoire – ou encore les événements qui déposent en moi un sens, non pas à titre de survivance et de résidu, mais comme appel à une suite, exigence d’un avenir”. Puisse celui de Lee Ufan se poursuivre longtemps ! »
Relatum, une exposition de Lee Ufan au palais des Papes d’Avignon, jusqu’au 15 novembre. Infos pratiques.
➤ Ce texte est issu de notre newsletter hebdomadaire « Par ici la sortie » : trois recommandations culturelles, éclairées au prisme de la philosophie, chaque vendredi à 18h. Abonnez-vous, elle est gratuite !