Un grand concept expliqué
L’“élan vital” chez Bergson, c’est quoi ?
Henri Bergson. ©Wikimedia commons
Propre à Bergson, la notion d’« élan vital » est théorisée par le philosophe dans L’Évolution créatrice. Éloge de la vie... oui, mais pas seulement. Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie en classes préparatoires, nous explique ce qu’elle recoupe véritablement.
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L’expression « élan vital » apparaît pour la première fois dans le livre d’Henri Bergson L’Évolution créatrice (1907). Elle désigne la « pulsion initiale » créatrice, intérieure, imprévisible, qui traverse la matière et engendre les formes du vivant. En forgeant cette expression, Bergson veut revaloriser une approche métaphysique de la vie sans pour autant rejeter les acquis du positivisme, de l’expérimentation ou de l’évolutionnisme alors en vogue à son époque. Ce que reproche toutefois Bergson aux scientifiques de son temps, c’est de ne pas voir que l’intelligence qu’ils utilisent pour penser la vie est elle-même un produit de l’évolution. Il estime surtout que la vie ne peut se penser par l’intelligence pratique, qui « n’admet pas l’imprévisible », mais par l’intuition : « C’est à l’intérieur même de la vie que nous conduirait l’intuition », qui n’est autre que « l’instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même ».
Que nous apprend alors l’intuition sur la vie ? Que, contrairement à ce qui était cru jusque-là, elle ne peut se comprendre ni par ce que l’on appelle le « mécanisme », qui est incapable d’expliquer pourquoi l’évolution crée de la nouveauté ; ni par le « finalisme », car « c’est en vain qu’on voudrait assigner à la vie un but ». Bergson oppose alors à ces deux courants un vitalisme original en s’appuyant sur le modèle de l’élan, image qui permet d’échapper d’une part au mécanisme (car l’élan est une impulsion spontanée et non déterminée par la matière) et d’autre part au finalisme (car l’élan crée à chaque instant le but qu’il se fixe).
Le feu d’artifice de la vie avant le vivant
En quoi cette théorie est-elle métaphysique ? En ce qu’elle pose la vie avant le vivant. Pour Bergson, la vie organique n’apparaît qu’avec l’obstacle qui s’oppose à l’élan vital : la matière et sa pesanteur. D’où la phrase, souvent citée : « La vie est un effort pour remonter la pente que la matière descend. » Pour générer les espèces, la vie traverse la matière « en y découpant des êtres vivants ». Ici la métaphore la plus éloquente est celle de la gerbe, du feu d’artifice : le courant vital se divise. On comprend alors pourquoi Bergson s’oppose à toute la tradition de la biologie : « L’erreur capitale depuis Aristote est de voir dans la vie végétative, dans la vie instinctive et dans la vie raisonnable, trois degrés successifs d’une même tendance qui se développe, alors que ce sont trois directions divergentes d’une activité qui s’est scindée en grandissant. »
“Le rôle de la vie est d’insérer de l’indétermination dans la matière”
Mais alors, d’où vient cette énergie créatrice ? Physiquement, l’élan vital qui a surgi en une fois est, d’après Bergson, une énergie cosmique, « immense réservoir de vie d’où s’élancent des jets, dont chacun, retombant, est un monde ». Et le vivant n’est au fond qu’un capteur d’énergie. L’élan vital est semblable à la conscience : « C’est la conscience, ou mieux la supraconscience, qui est à l’origine de la vie. » Seule l’observation intérieure, ramenée à la durée, peut en effet nous faire comprendre la vie comme élan, du dedans. Si l’être humain est privilégié dans l’Univers, c’est parce qu’il peut, par sa capacité intuitive, se trouver au plus près de l’élan vital : « Le rôle de la vie est d’insérer de l’indétermination dans la matière. » Or le système nerveux est justement « un véritable réservoir d’indétermination ». Bergson déploie cette thèse étonnante sous l’influence de la théosophie et du spiritualisme. Dans son dernier livre Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), il la reprendra pour valoriser l’élan mystique des saints dont l’âme, par une « exaltation calme », éprouvent au fond d’eux-mêmes une « surabondance de vie ».
Le devenir de l’“élan vital”
La fertilité du concept de « l’élan vital » s’observe par les interprétations divergentes qu’il suscitera au XXe siècle. Certains accentueront sa dimension métaphysique. Ainsi Teilhard de Chardin, jésuite et paléontologue, reprend à Bergson l’idée que « l’Évolution n’est pas seulement une montée vers la complexité, mais vers la conscience » (Le Phénomène humain, 1955). D’autres au contraire rejetteront toute métaphysique pour penser la vie. C’est le cas de Gilles Deleuze, qui voit en Bergson un précurseur de sa propre philosophie du virtuel et du multiple, du rhizome : « L’élan vital est moins un mouvement que la différenciation pure » (Le Bergsonisme, 1966). Cependant, le mot « élan » lui paraissant à la fois trop anthropomorphique et trop mystique, il lui substitue celui de processus de singularisation, de devenir-animal, devenir-plante, etc.
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Aujourd’hui, plus d’un siècle après son invention, l’expression « élan vital » continue à nous interroger. Scientifiquement, elle fait de Bergson un précurseur de la théorie du Big Bang. Métaphysiquement, elle maintient vive la question du mystère de l’existence de l’Univers. Et d’un point de vue plus prosaïque, reconnaissons qu’elle est stylistiquement belle... et peut-être d’autant plus stimulante pour la pensée !
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