L’aventure d’un classique

Frédéric Worms : “L’ambition de ‘L’Évolution créatrice’ de Bergson est inédite et immense !”

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Frédéric Worms : “L’ambition de ‘L’Évolution créatrice’ de Bergson est inédite et immense !”

Photos-droit d’inspiration: Prisma archives/Leemage; Unsplash. Illustration: © William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 159 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qui nous rend courageux ? », en kiosque le 05 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour Frédéric Worms, qui a dirigé la première édition critique de l’œuvre d’Henri Bergson, l’auteur de L’Évolution créatrice voit une force agissante à l’œuvre dans la création ou dans l’esprit. Loin des certitudes de la science de son temps autant que du mysticisme, cet élan vital reste cependant saisissable par l’intuition.

 

« Quand j’ai décidé de consacrer ma thèse à Bergson, à une époque où ce philosophe paraissait démodé, je me suis concentré sur la lecture de ses premiers travaux, surtout Matière et Mémoire (1896), et je n’étais pas très à l’aise avec L’Évolution créatrice (1907) ni avec Les Deux Sources de la morale et de la religion (1932), qui me paraissaient métaphysiques au mauvais sens du terme, c’est-à-dire bien trop spéculatifs ! Le temps passant, je n’ai jamais cessé de réévaluer ces livres.

Ce cahier invite d’abord à découvrir les premières pages de L’Évolution créatrice, présentées dans le premier extrait. Ce qui est étonnant, dans la manière dont Bergson lance sa pensée, c’est que le titre de son œuvre annonce une théorie générale du vivant et de l’évolution, à une époque où les thèses de Charles Darwin sont très discutées, et qu’il commence par reprendre sa description de la “durée”, telle que nous la vivons au sein de notre conscience. S’il semble se contenter de résumer des arguments déjà formulés dans Matière et Mémoire, ce passage apporte cependant une nouveauté importante : Bergson présente la durée non pas comme un phénomène seulement interne à la conscience, mais comme un modèle général, qu’il se propose d’appliquer à d’autres existences, aux objets matériels, à la vie ou encore à l’Univers dans son ensemble. L’ambition de L’Évolution créatrice est donc inédite et immense !

Un peu plus loin, il prend l’exemple d’un morceau de sucre qui fond dans un verre d’eau pour nous faire comprendre que ce que nous vivons au sein de notre conscience, c’est-à-dire le flux, la modification irréversible des états psychiques, vaut aussi pour l’ensemble des choses qui nous entourent. On peut opposer l’analyse du morceau de sucre chez Bergson à celle du morceau de cire chez René Descartes. Dans les Méditations métaphysiques, Descartes nous invite à considérer ce qui se produit quand on approche une flamme d’un morceau de cire : ce dernier ramollit, change de couleur et d’odeur, ses qualités sont modifiées, mais il conserve une seule propriété, celle d’occuper une petite quantité d’espace. Avec l’image du sucre qui fond dans l’eau, Bergson lui répond : ce qui est permanent dans le morceau de sucre, ce n’est pas l’espace, c’est le fait d’être soumis au changement ainsi que la qualité d’être sucré, qualité que le sucre va transférer à l’eau en fondant. Nous voilà au seuil d’une thèse majeure : l’Univers, pour Bergson, est entièrement temporel et qualitatif. Ce n’est pas essentiellement de l’espace, ce sont des flux pris dans la durée.

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