L’aventure d’un classique
“L’Évolution créatrice” : passeport pour la vie
© Jules Julien pour PM
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Cet article est issu du numéro 159 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qui nous rend courageux ? », en kiosque le 05 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans ce livre fondateur, Henri Bergson fait le pari que l’Univers est en devenir et que chaque forme de vie est une création originale, dont l’apparition n’était pas prévisible. Pour comprendre cette pensée fulgurante, il nous faut recourir à l’intuition, seule à même de nous faire sentir la véritable essence des choses et des événements.
Henri Bergson, les dates clés
1859 Il naît à Paris le 18 octobre d’un père polonais d’origine juive et d’une mère anglaise.
1877 Il gagne le premier prix du Concours général de mathématiques. Il préfère ensuite se tourner vers la philosophie, ce qui indigne ses professeurs.
1881 Il obtient l’agrégation de philosophie, puis enseigne au lycée Henri-IV à Paris.
1900 Il est nommé au Collège de France, ce qui assure sa célébrité.
1917 De février à mai, Bergson est envoyé en « mission d’État » aux États-Unis pour convaincre le président Wilson, qui l’admire, d’entrer en guerre. Les États-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne le 6 avril.
1927 Prix Nobel de littérature.
1941 Il meurt le 4 janvier d’une congestion pulmonaire après avoir réclamé de porter l’étoile jaune et refusé le statut d’« aryen d’honneur » que lui proposait le régime de Vichy.
Il existe, dans bien des œuvres de philosophie classiques, des passages troublants, sur lesquels les professeurs n’attirent guère l’attention et les spécialistes gardent un silence prudent ou s’efforcent de recontextualiser les intentions de l’auteur, afin de minimiser son extravagance. C’est le cas de L’Évolution créatrice d’Henri Bergson, un philosophe qu’on étudie en classe de terminale sans jamais expliquer qu’on lui doit des pages de pure science-fiction. C’est par ces passages que j’aimerais commencer – ils se trouvent principalement dans le troisième chapitre de l’ouvrage, qui en compte quatre.
Curieusement, on pourrait rapprocher Bergson de Ray Kurzweil, le directeur de l’ingénierie de Google, l’un des plus célèbres transhumanistes, gourou de la Silicon Valley. Dans The Singularity Is Near (« La singularité approche », 2005), Kurzweil écrit : « Il paraît remarquablement improbable que notre planète soit parmi les plus avancées en termes de développement technologique. » Bergson lui aussi se refuse à penser que la vie et l’intelligence n’existent que sur Terre : « J’ai tout lieu de croire que les autres mondes sont analogues aux nôtres, que les choses s’y passent de la même manière. » Aux yeux de Kurzweil, la vie produit un éveil de l’intelligence, et l’intelligence est susceptible d’éveiller la matière : « Une fois qu’une intelligence sature la matière et l’énergie à laquelle elle a accès, elle transforme la matière idiote en matière intelligente. » Mais l’on croirait avoir déjà lu cette phrase chez Bergson, qui lâche : « Certes, la vie qui évolue à la surface de notre planète est attachée à de la matière. Si elle était pure conscience, à plus forte raison supra-conscience, elle serait pure activité créatrice. De fait, elle est rivée à un organisme qui la soumet aux lois générales de la matière inerte. Mais tout se passe comme si elle faisait son possible pour s’affranchir de ces lois. » En fait, l’élan de la vie remplit, pour Kurzweil comme pour Bergson, une mission cosmologique.
“La vérité est que la vie est possible partout […], dans tous les mondes suspendus à toutes les étoiles”
L’Univers est en expansion. Des planètes sont accrochées aux étoiles, et, dans chacun de ces mondes, il y a différentes formes de vie et de conscience. Mais, tandis que l’expansion de l’Univers mène inéluctablement au refroidissement, à la déperdition d’énergie, à la mort, l’élan vital donne une impulsion en sens inverse. La vie, disent Kurzweil comme Bergson, n’a pas besoin des atomes de carbone, son courant pourrait s’en affranchir, se délivrer de ses supports matériels actuels. Selon Bergson, « la vérité est que la vie est possible partout […], dans tous les mondes suspendus à toutes les étoiles. Allons plus loin : il n’est même pas nécessaire que la vie se concentre et se précise dans des organismes proprement dits […]. On conçoit que de l’énergie puisse être mise en réserve et ensuite dépensée sur des lignes variables courant à travers une matière non encore solidifiée. » Quant à Kurzweil, il pense que la conscience va pouvoir s’émanciper de nos corps périssables grâce à l’informatique, parce que le destin de l’Univers serait d’être transformé en superordinateur quantique : « Une fois qu’une planète a donné le jour à une espèce capable de produire des technologies, et que cette espèce a créé l’informatique (comme c’est arrivé chez nous), il ne faut que quelques siècles pour que cette intelligence sature la matière et l’énergie dans son voisinage, et commence à se diffuser à une vitesse au moins égale à celle de la lumière […]. Une telle civilisation pourra alors s’émanciper de la gravité […] et des autres forces cosmologiques – ou, pour être plus précis, elle manœuvrera et contrôlera ces forces – et construira l’Univers qu’elle veut. »