L’erreur de Narcisse

Temps de lecture : 5 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 7 de Philosophie magazine « 7 - mars 2007 », en kiosque le 22 février 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les blogs qui fleurissent sur le Net ? Une manifestation parmi d’autres du nombrilisme contemporain. Mais ces Narcisses innombrables seront sans doute surpris d’apprendre qu’ils ne s’aiment pas : ils préfèrent leur image à leur être.

Ça y est, tout le monde fait « blog » ; comment s’en étonner ? Il n’y a rien de surprenant à l’explosion d’une sphère qui réconcilie narcissisme et citoyenneté. Quand le « blogueur » compile et enfile, comme autant de perles, les expériences qui sont les siennes, il le fait, en plus, avec le sentiment d’être utile (ce qui est rarement le cas). Le visage du blogueur lui sert d’interface, sa petite histoire lui paraît un roman, les cailloux qu’il sème sur la Toile lui semblent des diamants. Telle une bouteille qu’on jette à la mer, au milieu des surfeurs, le blog est une supplique reconnue d’utilité publique, une opinion sur rue, la prière éperdue d’un être (vous et moi) qui, faute d’être qui que ce soit, mendie tous les jours l’onction des inconnus : « Regardez-moi, dit-il à mots couverts, écoutez-moi, répondez-moi, participez-moi, car sans vous, je ne serais pas moi… » La publicité de l’intime dissimule le sentiment du vide sous l’alibi de la transparence. Le blog ? Le patronyme d’un rot. L’invasion du monde par le « moi ». La tentative impérialiste de rendre important ce qui n’importe qu’à soi. Comme les décorations qu’un ancien combattant accroche au revers de sa veste dès qu’il met le nez dehors, le « blog » est un préservatif, une bulle malléable qui nous accompagne à l’étranger, et qui permet, dans un monde hostile, de rencontrer l’autre sans sortir de soi ni bouger de son site. Quand on « monte » un blog, on se déshabille, on se raconte, on se peint sur la Toile… mais à la différence du romancier, le blogueur ne s’expose jamais. Internet est un théâtre dont chaque figurant peut enfin, sans redouter le ridicule, se donner le rôle principal. Sur Internet, le nombril est nombreux. Internet, le média de l’amour-propre, met l’infini à portée de tous les caniches que nous sommes : niveau caniveau. Le blog ? Un aveu. Le blog ? Parce que je ne vaux rien, et toi non plus.

Cet article est réservé aux abonnés