Pratique philosophique
Les intellectuels passés à la question
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 13 de Philosophie magazine « 13 - octobre 2007 », en kiosque le 27 septembre 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Claude Jaeglé vient de publier L’Interview. Artistes et intellectuels face au journalisme, un essai inattendu où il se demande pourquoi les philosophes sont mal à l’aise en interview, tandis que les jazzmen sont virtuoses. Pour tester sa thèse, nous l’avons interviewé.
« Parler, c’est sale, parce que c’est faire du charme », énonce Gilles Deleuze, à la lettre C de l’entretien filmé, L’Abécédaire. Jamais, pendant les huit heures de film, le philosophe vieillissant et malade ne manque de charisme. Il se montre vif, inspiré, profondément complice de Claire Parnet, son amie qui l’interroge entre deux bouffées de cigarette. Sa parole est-elle salie par cette mise en scène, à la fois intime et concertée ? Le penseur perd-il en rigueur ce qu’il gagne en séduction ? « À l’évidence, non, réagit Claude Jaeglé, qui étudie la question de près dans L’Interview. Artistes et intellectuels face au journalisme (PUF). Pour régler le conflit moral qui l’anime, Deleuze accepte cet entretien à la condition expresse qu’il ne soit diffusé qu’après sa mort. C’est donc en “pur esprit” qu’il parle. » Par ce stratagème, il contourne le problème de l’incarnation devant la caméra, puisqu’au moment où le charme opère, il n’est plus.
Le trac dont souffrait Pierre Bourdieu lors de ses auditions publiques est bien connu. Il avouait avoir vécu sa leçon inaugurale au Collège de France comme « une épreuve terrible ». La qualité de ses prestations en est-elle affectée ? « De façon générale, explique l’essayiste, son regard est souriant, sa présence forte, il est plein de tact pour son interlocuteur. Bien que sa prise de parole soit moins civile, moins citadine que Deleuze – il bafouille –, l’auditoire reste attentif. » Mais pourquoi la plupart des intellectuels, à l’instar de Deleuze et de Bourdieu, sont-ils réticents à donner des interviews ? En quoi cet exercice dérange-t-il les philosophes ? De la part de ceux qui sont souvent professeurs, donc professionnels de l’oral, on s’attendrait à moins de circonspection.